Iran : les faits contredisent la justification de la guerre
Iran : les faits contredisent la justification de la guerre

La cause semble entendue : l’Iran tentait de fabriquer une arme nucléaire lorsqu’Israël et les États-Unis l’ont attaqué. Dans ce contexte, la guerre qu’ils ont lancée en acquerrait une légitimité qui justifierait son illégalité. Imaginez, ajoute-t-on avec horreur, « le régime des mollahs » avec une bombe : il l’utiliserait immédiatement aux dépens d’Israël.

Revenons d’abord sur les faits. Il est exact qu’en 2002, a été révélée l’existence d’un programme d’enrichissement d’uranium clandestin de grande ampleur en Iran. En l’absence de tout usage civil, il ne pouvait que revêtir une dimension militaire. C’est la raison pour laquelle, en 2003, à l’instigation de notre pays, les trois Européens (France, Allemagne et Royaume-Uni) ont ouvert une négociation pour le mettre sous contrôle international. En 2006, ils ont été rejoints dans leurs efforts par les États-Unis, la Chine et la Russie qui partageaient le même objectif. C’était le groupe dit des E3 + 3 (pour trois pays européens + trois pays externes) ou P5 + 1 (pour cinq pays permanents du Conseil de sécurité de l’ONU + un pays externe).

Le Conseil de sécurité a alors commencé à voter une série de résolutions sanctionnant l’Iran, pour apporter sa légitimité et son soutien au groupe. J’ai moi-même participé à cette démarche, d’abord comme directeur général des affaires politiques au Quai d’Orsay et ensuite comme représentant permanent de la France aux Nations unies. Après avoir, pendant de longues années, refusé toute concession, les Iraniens finirent par signer un accord, appelé JCPOA, en 2015.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Ils y acceptaient de limiter et de placer, pendant 10 à 15 ans, sous un contrôle international renforcé l’ensemble de leur programme nucléaire en échange d’une levée partielle des sanctions qui avaient été imposées à leur économie. Ces engagements furent dans l’ensemble respectés comme en témoigna l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) qui était chargée de les vérifier.

Acquérir une capacité de « prédissuasion »

Par ailleurs, une arme nucléaire nécessite non seulement de l’uranium hautement enrichi, mais aussi une capacité scientifique et technologique de militarisation pour fabriquer une arme. Tous les services de renseignement occidentaux ont conclu que l’Iran a abandonné ses travaux dans ce domaine dès 2003.

Le 25 mars 2025, Tulsi Gabbard, la coordinatrice du renseignement américain, nommée par Donald Trump dont elle est une fidèle, l’a confirmé dans son rapport annuel au Congrès : « La communauté américaine du renseignement continue d’estimer que l’Iran ne fabrique pas une arme nucléaire. » L’analyse des Occidentaux a toujours été que l’objectif des Iraniens, en enrichissant de l’uranium à ce niveau, sans fabriquer d’arme, était d’acquérir une capacité de « prédissuasion » en se positionnant à 12/18 mois du seuil nucléaire, délai généralement retenu pour franchir ce pas.

La crise que nous vivons provient de la décision prise par Trump, en 2018, non seulement de dénoncer le JCPOA mais d’imposer des sanctions sans précédent pour étrangler l’Iran. Toutes les entreprises européennes ont été contraintes de quitter ce pays. Dans un premier temps, la République Islamique a continué à respecter l’accord violé par les États-Unis en demandant aux Européens de trouver une solution qui permettrait au moins le retour de leurs entreprises.

Devant leur impuissance, elle a décidé, en 2019, de reprendre les activités d’enrichissement proscrites. Le JCPOA était bien mort. C’est la raison pour laquelle elle détient aujourd’hui un stock de 400 kg d’uranium enrichi à 60 %, l’usage militaire nécessitant un seuil de 90 % dans l’absolu. Cela étant, après les frappes israéliennes et américaines de juin et juillet 2025, Tulsi Gabbard, dans le même rapport l’année suivante, a précisé que l’Iran n’avait pas repris ses activités d’enrichissement.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Pour Téhéran, une affaire de prestige national

Que déduire de ces faits sur la base de l’expérience de nos douze années de négociation ? D’abord, qu’il n’existait, le 28 février, aucune urgence qui justifiait une intervention militaire. L’Iran, d’après les services de renseignement américains eux-mêmes, ni n’enrichissait d’uranium ni ne fabriquait d’arme. Contredire ces conclusions de la CIA nécessiterait des preuves tangibles.

Il est quand même ahurissant d’entendre l’administration américaine annoncer et répéter, en juillet 2025, qu’elle a annihilé le programme nucléaire iranien pour la voir, douze mois plus tard, affirmer que Téhéran est sur le point de fabriquer une douzaine de bombes.

Pour l’Iran, la question est devenue une affaire de prestige national. Il ne veut pas livrer aux États-Unis l’uranium déjà enrichi, ce qui apparaîtrait comme une capitulation. Le transférer en Chine ou en Russie, en revanche, serait probablement une solution.

Dernier point, exciper de « l’irrationalité » de l’Iran pour justifier la guerre semble étrange alors que celle-ci révèle, au contraire, la plus parfaite rationalité de ce pays dans la mise en œuvre d’une stratégie et que, si irrationalité il y a, elle est aujourd’hui à la Maison-Blanche. Comme le suggérait Jacques Chirac, les Iraniens savent parfaitement que leur bombe n’aurait pas quitté leur territoire qu’Israël aurait anéanti leur pays. Et si ce régime a prouvé quelque chose, c’est bien qu’il n’est pas suicidaire.