Après sept semaines de conflit, la guerre en Iran se trouve à un moment charnière : Washington et Téhéran vont-ils choisir la diplomatie – avec un accord sur le nucléaire qui permettrait une réouverture du détroit d’Ormuz – ou bien une coûteuse escalade ? Le vendredi 17 avril, Donald Trump était prêt à sabrer le champagne sur Truth Social, assurant à CBS que l’Iran avait « tout accepté » et évoquant, sur Axios, un accord d’ici « un jour ou deux ». Et puis J.D. Vance a attendu toute la journée lundi, puis mardi, pour partir au Pakistan, mais les négociateurs iraniens ont finalement décidé de ne pas se rendre à Islamabad. Alors que le cessez-le-feu allait expirer, et face à ce qu’il a présenté comme des « divisions au sein du gouvernement iranien », le président américain a prolongé la trêve mardi soir, jusqu’à « ce que l’Iran présente une proposition visant à mettre fin au conflit ». C’est la cinquième fois qu’il repousse son ultimatum sur des frappes contre les infrastructures énergétiques iraniennes.
Cette explication d’un supposé schisme au sein de l’appareil iranien, Alex Vatanka n’y souscrit pas. Né en Iran, cet analyste au Middle East Institute de Washington estime que le régime iranien « a le sentiment que les États-Unis essaient d’obtenir diplomatiquement ce qu’ils n’ont pas pu obtenir militairement ». Selon lui, une désescalade reste possible si Trump lâche du lest sur la question de l’enrichissement futur de l’uranium iranien. Les prochains jours s’annoncent décisifs.
Où en sommes-nous après sept semaines de guerre ?
Alex Vatanka, analyste au Middle East Institute, explique : « De toute évidence, les dernières nouvelles suggèrent que Donald Trump envisage d’accepter de laisser aux Iraniens un délai de quelques jours – entre trois et cinq – avant d’avoir une réponse de leur part. Il est probable que ces derniers, de leur côté, attendent que le président américain leur dise s’il est prêt à répondre à leurs exigences minimales. Je suppose qu’il s’agit principalement de savoir si l’Iran a le droit d’enrichir de l’uranium ou non à un moment donné, une fois la suspension levée, et de définir la nature de l’allègement des sanctions. »
Le régime iranien est-il divisé ?
Interrogé sur les divisions supposées entre le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi, le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf d’un côté, et les « durs » comme Mohammad Bagher Zolghadr et Ahmad Vahidi de l’autre, Vatanka répond : « Je ne sais pas d’où sort cette explication de Trump. Ils ont tous leurs racines dans le Corps des gardiens de la Révolution islamique (CGRI). Certains y sont restés, d’autres sont devenus diplomates, mais ils viennent tous de cette école de pensée. C’est une erreur de croire qu’il y a des schismes sérieux au sein du régime. Si l’Iran ne s’est pas présenté à Islamabad, c’est surtout parce qu’ils ont le sentiment que les États-Unis tentent d’obtenir diplomatiquement ce qu’ils n’ont pas pu obtenir militairement. »
Quelles perspectives pour les prochains jours ?
Selon Vatanka, « l’important est que les deux parties veulent manifestement mettre fin à cette guerre, et qu’ils y trouvent un intérêt : ils se sont mutuellement infligé d’énormes dégâts, humains, militaires et financiers, des milliards et des milliards de dollars, et cela va empirer. Les deux parties doivent maintenant mettre de côté les postures et se concentrer sur les éléments les plus fondamentaux. Elles doivent assouplir leurs exigences. Si les États-Unis montrent des signes qu’ils sont disposés à le faire sur le nucléaire, les Iraniens devront faire pareil et abandonner toute idée de contrôler le détroit d’Ormuz. »
Il ajoute : « Aucun accord global majeur n’est possible à court terme. Le scénario le plus optimiste est que le cessez-le-feu tienne, puis de s’entendre sur un cadre et de construire dessus. Il faudra de nombreuses semaines, des mois, probablement même des années, pour arriver à quelque chose qui ressemble à un accord global. »
L’Iran renoncera-t-il à l’enrichissement de l’uranium ?
« Je ne le pense pas, affirme Vatanka. À ce stade, ils ont dépensé des centaines de milliards de dollars, probablement plus de 1 000 milliards, en dommages directs et indirects sur leur économie pour le quart de siècle à venir. Ils ne vont pas y renoncer, sauf s’il y avait un changement de régime. Donc les États-Unis doivent leur accorder cela à un moment donné dans le futur. L’Iran pourra revendiquer cela comme une victoire. »
Quant au stock d’uranium enrichi, il explique : « L’uranium enrichi n’a jamais été rien d’autre qu’un levier politique. Il a toujours été censé être abandonné à un moment donné comme monnaie d’échange. Et pouvez-vous imaginer un meilleur moment qu’aujourd’hui ? Vous pouvez le diluer, le soumettre à des inspections de l’AIEA, l’envoyer à des pays amis comme la Russie ou la Chine. »
Le détroit d’Ormuz, un dossier facile à régler ?
« Le détroit d’Ormuz devrait être l’un des dossiers les plus faciles à régler, estime Vatanka. L’Iran doit rapidement réaliser qu’un pays normal ne doit pas prendre des détroits en otage. Cela vous maintient dans une situation de paria. Les investisseurs ne viendront pas. L’Iran a donc de très bonnes raisons de vouloir, dans le cadre d’un accord global, ramener rapidement le détroit d’Ormuz à la situation d’avant-guerre. »
Trump et son langage : une erreur de communication ?
Vatanka critique la communication de Trump : « Donald Trump leur donne le sentiment qu’il n’est pas sérieux. Ce genre de discours sur la fin de la civilisation ou la destruction totale d’un pays lui a peut-être été utile par le passé. Mais ce régime iranien choisira la guerre plutôt que d’être vu en train de se mettre à genoux devant Trump. Les Iraniens préféreraient littéralement la mort. Et cela, le président américain ne le comprend pas. »
Il ajoute : « Si vous voulez que l’Iran suspende l’enrichissement d’uranium pendant quinze ans, parlez-leur d’une manière qui leur permette de vendre cette idée politiquement en Iran. Donald Trump rend les choses beaucoup plus difficiles avec son langage. Je doute qu’il ait des conseillers qui connaissent bien l’Iran. »
Un meilleur accord que le JCPoA est-il possible ?
« Trump a une option médiane : un compromis qui serait un meilleur JCPoA, explique Vatanka. Son point de départ est simple : conclure un meilleur accord que Barack Obama. L’Iran doit impérativement le comprendre. Pour le bien de leur pays et la survie du régime, ils doivent lui donner plus que ce qu’Obama avait obtenu. »
À quoi ressemblerait un meilleur accord ? « Pas d’enrichissement pendant dix ou quinze ans, c’est énorme. Barack Obama n’avait pas obtenu ça. Allonger la durée de certaines clauses crépusculaires. Une fois que le principe selon lequel l’Iran a le droit d’enrichir de l’uranium aura été reconnu, Téhéran devrait pouvoir faire beaucoup de concessions à Trump. »
Et si Trump n’obtient pas cela ?
« Le président américain pourrait opter pour une escalade massive, dans l’espoir de voir le régime iranien renversé. C’est un risque majeur, estime Vatanka. En cas d’escalade, les Iraniens vont détruire beaucoup plus d’infrastructures énergétiques du côté du Golfe. L’impact aux États-Unis sera immédiat : hausse du prix de l’essence, inflation, baisse de la production économique mondiale. Ce serait une situation perdant-perdant. »
Qui peut tenir le plus longtemps ?
« Les Iraniens, sans aucun doute, répond Vatanka. Regardez ce qu’ils ont enduré pour payer ce programme nucléaire : des décennies de sanctions. Ils ont prouvé qu’ils sont prêts à sacrifier beaucoup économiquement. Et ils n’ont pas de comptes à rendre à leur peuple. Aux États-Unis, Trump se soucie de sa popularité et des élections. Donc le temps joue en faveur de l’Iran, mais à un coût très lourd pour les Iraniens. »



