Le conflit au Moyen-Orient dévoile un front monétaire inattendu
La guerre qui sévit au Moyen-Orient présente une dimension financière souvent méconnue du grand public. Au-delà des affrontements militaires, un véritable front monétaire s'est ouvert, où les enjeux de pouvoir se mesurent en devises et en systèmes de paiement. Ce théâtre d'opérations économiques pourrait bien redessiner les équilibres monétaires mondiaux pour les décennies à venir.
Un péage pétrolier qui contourne le dollar américain
Dans le détroit stratégique d'Ormuz, les pétroliers des pays considérés comme « non hostiles » par Téhéran doivent désormais s'acquitter d'un péage singulier : 1 dollar par baril transporté. La particularité réside dans le mode de paiement imposé, qui n'utilise pas les traditionnels billets verts américains mais privilégie des alternatives comme le renminbi chinois ou diverses cryptodevises. Cette pratique constitue une manœuvre délibérée pour contourner les circuits de paiement internationaux établis et contester frontalement la suprématie monétaire historique des États-Unis.
La domination incontestée mais relative du dollar
Selon les dernières données publiées par le Fonds Monétaire International, la position du dollar américain dans l'économie mondiale reste prépondérante mais montre des signes d'évolution. Fin 2025, le billet vert représentait encore 57 % des réserves de change mondiales, qui totalisent environ 13 000 milliards de dollars détenus par les banques centrales et les États souverains. Cette part considérable contraste avec celle de l'euro (20 %), du yen japonais (6 %), de la livre sterling (4,5 %) et du renminbi chinois qui ne pèse encore que 1,9 % du total.
La domination du dollar s'étend bien au-delà des réserves officielles :
- Plus des deux tiers des obligations internationales libellées en devise étrangère utilisent le dollar (contre 22 % pour l'euro)
- Près de 90 % des transactions sur le marché des changes impliquent la devise américaine
- Tous les grands marchés de matières premières, du coton au pétrole en passant par le maïs et l'or, utilisent le dollar comme monnaie de cotation de référence
L'infrastructure financière : un avantage américain écrasant
L'ultime illustration de cette puissance monétaire réside dans les infrastructures de paiement. Le système américain Chips (Clearing House Interbank Payments System) traite quotidiennement environ 250 000 transactions transfrontalières pour un montant astronomique dépassant 1 500 milliards de dollars. En comparaison, son équivalent chinois ne gère que 15 000 opérations quotidiennes pour environ 50 milliards de dollars, révélant l'écart considérable qui persiste entre les deux systèmes financiers.
Une fenêtre d'opportunité pour l'euro international
Dans une analyse approfondie rédigée pour le Conseil d'analyse économique, les économistes Hélène Rey et Ludovic Subran identifient des transformations structurelles majeures. « Le système monétaire mondial entre cependant dans une phase de recomposition, marquée par une fragmentation géopolitique accrue, des incertitudes sur le leadership économique américain et des reconfigurations des chaînes de valeur mondiales », observent-ils avec précision.
Les experts évoquent le concept de « Kindleberger gap », cette situation historique où la puissance dominante n'est plus en mesure – ou ne souhaite plus – fournir les biens publics mondiaux nécessaires au maintien d'un leadership monétaire effectif. Cette configuration ouvre selon eux « une fenêtre d'opportunité » significative pour un renforcement substantiel du rôle international de l'euro.
Les leçons historiques des transitions monétaires
« Les données historiques montrent que les monnaies de réserve mondiales émergent puis déclinent en parallèle des grands cycles géopolitiques de long terme », rappellent les deux économistes. Ils citent l'exemple emblématique de la transition progressive de la livre sterling au dollar américain, qui s'est opérée au rythme de l'érosion des capacités budgétaires et militaires de l'Empire britannique, tandis que celles des États-Unis se renforçaient inexorablement.
Ces transitions monétaires majeures obéissent cependant à une temporalité particulière. À la veille de la Première Guerre mondiale, alors que l'économie américaine avait déjà quasiment rattrapé la taille de l'économie britannique, la livre sterling constituait encore 50 % des réserves de change mondiales. La part du dollar restait alors marginale, inférieure même à celle du florin néerlandais et de la couronne suédoise. Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que le dollar s'est imposé définitivement comme la grande devise de réserve internationale, porté par le succès économique mais surtout par le triomphe militaire des États-Unis.
La géopolitique au cœur de la domination monétaire
L'économiste américain Barry Eichengreen résume cette réalité historique par une formule devenue célèbre : « La monnaie internationale dominante a toujours été celle de la puissance internationale dominante ». Cette place est occupée depuis près d'un siècle par les États-Unis, mais l'issue du conflit en Iran pourrait potentiellement remettre en cause cet équilibre établi, au risque d'entraîner un profond bouleversement « géomonétaire » à l'échelle internationale.
Les experts tempèrent cependant cet enthousiasme prospectif : on n'en est pas encore à une transition monétaire majeure, et ce n'est probablement pas pour demain que les cours du pétrole seront affichés en euro ou en renminbi sur les marchés mondiaux. Comme le soulignent les observateurs, « tout le monde déteste Trump mais tout le monde aime encore beaucoup posséder des dollars », illustrant la résilience paradoxale de la devise américaine malgré les tensions géopolitiques et les contestations croissantes.



