Il y a une constante dans les accords que Donald Trump qualifie de « formidables » avant qu’ils ne soient signés : les détails ont tendance à les démentir. Ainsi, le mémorandum d’entente en cours de négociation avec l’Iran ne fait pas exception. À lire les positions des deux parties telles qu’elles filtrent des agences semi-officielles iraniennes et des déclarations américaines, le tableau est saisissant : sur chaque dossier stratégique, Washington recule. Sur chaque dossier économique, Téhéran avance. Alors que la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran vient de dépasser sa huitième semaine, soit deux fois plus longtemps que prévu par le président américain lors du lancement de l’attaque, la Maison Blanche affirme qu’un accord avec l’Iran pourrait prendre encore plusieurs jours. Notamment, pour que ledit accord soit approuvé par les dirigeants iraniens, qui ont fait savoir que des divergences persistent sur « une ou deux clauses ». Trump, lui, a conseillé à ses représentants de « ne pas se précipiter pour conclure un accord » sur son réseau Truth Social, ajoutant que « les deux parties doivent prendre leur temps et faire les choses correctement », et que le blocus naval américain resterait « pleinement en vigueur jusqu’à ce qu’un accord soit conclu, certifié et signé ».
L’accord USA-Iran en son état actuel
Si les deux parties signent, l’accord ouvrirait un protocole d’entente (PE) d’une durée de 60 jours, renouvelable par consentement mutuel. Durant cette période, le détroit d’Ormuz serait ouvert sans péage et l’Iran devrait le déminer, afin de reprendre ses exportations pétrolières. En échange, les États-Unis lèveraient leur blocus des ports iraniens pendant un certain temps et accorderaient des dérogations à quelques sanctions, afin de permettre à l’Iran de vendre librement son pétrole. Ils débloqueraient aussi les avoirs gelés de l’Iran – chose imposée par Téhéran comme une condition préalable à sa signature.
« Si l’Iran ne respecte pas ses engagements, il ne reçoit rien. Pas de concessions ? Pas de dollars. À mesure que le détroit s’ouvre, le blocus s’allège proportionnellement », a tenté de rassurer un haut responsable de l’administration à CNN. « C’est un principe de confiance, mais vérification poussé à l’extrême. » La levée totale des sanctions, elle, « ne sera pas abordée dans ce court laps de temps », a déclaré le porte-parole du ministère des Affaires étrangères Esmaïl Baghaei samedi. Elles ne seront levées que lorsque le détroit d’Ormuz sera de nouveau ouvert et pleinement fonctionnel – et pourraient générer près de 10 milliards de dollars de recettes pour le gouvernement iranien sur une période de 60 jours, selon l’agence de presse Fars. Enfin, Washington affirme que Téhéran accepterait de suspendre tout nouvel enrichissement d’uranium et d’ouvrir des discussions sur son stock actuel. Or l’Iran nie avoir déjà accepté des concessions nucléaires concrètes.
« L’accord serait une sorte de victoire iranienne »
L’ensemble semble jouer en défaveur des États-Unis. Alors, partout, le récit de victoire porté par Donald Trump convainc moins… « Si ce qui a fuité se confirme, ce serait une sorte de victoire iranienne », analyse Karim Emile Bitar, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste du Moyen-Orient et de la politique étrangère des États-Unis. « L’Iran aurait obtenu un dégel des avoirs, et la question nucléaire n’a pas été réglée ». Elle est, dit-il, « repoussée au calendrier grec ». « On peut parler d’un accord bâclé. Il y a un sentiment d’amateurisme, d’improvisation qui est assez frappant ». Et sur le cas des stocks d’uranium, dont plus de 400 kilogrammes ont été enfouis après les frappes américaines, personne aux États-Unis ne conteste qu’ils seront éventuellement, un jour, éliminés. « La question est de savoir comment », admet un responsable américain auprès de CNN.
Comment Washington peut-il sortir d’une situation de plus en plus délicate ? Et de plus en plus difficile à cacher ? La guerre se traduit par des répercussions économiques mondiales ; cette semaine encore, les prix de l’essence aux États-Unis ont frôlé leur plus haut niveau en quatre ans, et devraient continuer d’augmenter avant des élections de mi-mandat qui seront cruciales. D’où, peut-être, la demande du président à ses représentants de prendre leur temps. Trump souhaite éviter de signer un accord qui révélerait à tous son échec à atteindre ses objectifs en Iran.
Un accord bien en deçà de celui de 2015
L’idée commence à tourner dans les couloirs des Institutions. Le projet est facilement comparable avec le Plan d’action global commun (JCPOA), conclu sous l’administration Obama en 2015, qui limitait sans l’abolir le droit de l’Iran à enrichir l’uranium. Alors sur Truth Social, Trump a répliqué en qualifiant l’accord nucléaire de l’ère Obama de « l’un des pires accords jamais conclus ». Il a affirmé que ses négociations actuelles avec l’Iran étaient « tout à fait différentes ». Mais pour Karim Emile Bitar, il y a tout simplement « une sorte d’obsession maladive » de Donald Trump vis-à-vis de Barack Obama. « Cette jalousie maladive le conduit à toujours assurer qu’il a réussi, là où Obama aurait supposément échoué… » Or, selon le chercheur, l’accord en cours d’élaboration est « bien en dessous de ce qu’Obama avait obtenu en 2015 » : « Les concessions que les Iraniens avaient faites à l’époque étaient nettement plus significatives que ce que Trump a obtenu à ce jour. » L’Iran avait alors accepté de réduire de 98 % son stock d’uranium enrichi, de plafonner l’enrichissement à 3,67 %, de démanteler les deux tiers de ses centrifugeuses et d’accepter des inspections renforcées de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).
La situation risque de durer
À mesure que le temps avance, le détroit d’Ormuz devrait continuer à cristalliser l’attention, et chacun pourrait camper sur ses positions pendant des mois ; d’autant que l’Iran souhaite « maintenir une certaine forme de contrôle sur le détroit, leur ultime arme de chantage depuis leurs pertes économiques considérables (évaluées à 270 milliards) à défaut de l’arme nucléaire », selon le spécialiste. Chose que les États-Unis n’entendent pas sans discussion sur le nucléaire… Ainsi va le cercle vicieux. Si la situation ne change pas, on pourrait assister « à un nouveau round de frappes, d’infrastructures civiles ou militaires, ou à double usage : des ponts, des centrales électriques, etc. » de la part des États-Unis, « pour tenter de mettre à genoux l’économie iranienne ou pour pouvoir vendre une victoire à son opinion publique », selon le chercheur.
Trump a des contraintes de temps et Téhéran le sait
Et là encore, le timing posera problème à un Trump pressé par des échéances : les élections de mi-mandat, en novembre, qui commencent à cristalliser l’attention ; la Coupe du monde qu’il co-organise, ou le 250e anniversaire de l’indépendance américaine le 4 juillet, « et son propre anniversaire le 14 juin », précise le chercheur, date importante pour un homme qui aime l’idée de grandeur. Une guerre prolongée avec l’Iran pourrait devenir le fardeau électoral, et la tentation d’un accord, même imparfait, peut être compréhensible pour sauver la mise. Mais il y a une différence entre un accord imparfait et un accord dont les lacunes reproduisent les erreurs que l’on prétendait corriger. Et si, dans soixante jours, l’Iran n’a toujours pas pris un engagement nucléaire contraignant, Trump aura probablement tout perdu.



