Gazoducs : au cœur des tensions géopolitiques mondiales
Gazoducs : au cœur des tensions géopolitiques mondiales

Jadis discrètes infrastructures industrielles, les gazoducs sont devenus en moins de trente ans les veines de la géopolitique mondiale, à la fois stratégiques et inflammables. Alors que le président russe Vladimir Poutine était reçu mercredi à Pékin par son homologue Xi Jinping, il n'a pu lui faire signer le projet de gazoduc « Force de Sibérie 2 », capital pour Moscou. Ce projet vise à relier les plus grosses réserves de gaz naturel russes du nord de la Sibérie à la Chine. Il ouvrirait un débouché pour les hydrocarbures russes, délaissés par l'Europe à la suite de l'invasion de l'Ukraine. Mais sa réalisation tarde. Et si les deux dirigeants disent avoir fait cette semaine des « progrès », Vladimir Poutine est rentré à Moscou les mains vides.

Nord Stream : la rupture entre la Russie et l'Europe

Conçus pour relier les réserves sibériennes de la Russie à l'Allemagne, via la mer Baltique, les gazoducs Nord Stream 1 et 2 devaient incarner l'interdépendance économique entre Moscou et les pays de l'Union européenne. Mais l'acier a pris une coloration politique. En février 2022, à la veille de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, Berlin a suspendu l'autorisation de Nord Stream 2 qui était achevé. Et en septembre 2022, des explosions sous-marines ont détruit partiellement les deux infrastructures. Le sabotage signe l'arrêt de mort de trente ans de diplomatie énergétique germano-russe, et plonge l'Europe dans une course aux alternatives.

Balkan Stream : un sabotage déjoué en Serbie

Le Balkan Stream est le prolongement de TurkStream qui passe sous la mer Noire. Il transporte le gaz russe vers la Serbie et la Hongrie. Le 5 avril 2026, des sacs à dos contenant des explosifs sont retrouvés à proximité du tracé du gazoduc en Serbie. Le pays est largement dépendant puisque l'immense majorité de son gaz provient de Russie, pour un prix bien inférieur au prix du marché en Europe. Candidate à l'adhésion à l'Union européenne, la Serbie est l'un des rares pays du continent à ne pas avoir imposé de sanctions à la Russie après son invasion de l'Ukraine.

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Bratstvo et Soyouz : la « guerre du gaz »

L'axe historique du gaz entre la Russie et l'Europe passe par les plaines ukrainiennes, via les réseaux soviétiques Bratstvo et Soyouz. L'histoire de ces pipelines est jalonnée de crises. En 2006 puis en 2009, sur fond de disputes tarifaires et de tensions politiques entre Moscou et Kiev, le géant russe Gazprom coupe subitement les vannes. En plein hiver, des millions de foyers des Balkans et d'Europe centrale se retrouvent privés de chauffage. Cette « guerre du gaz » sert de catalyseur. Les projets, appuyés par la Russie, de Nord Stream au nord, et de TurkStream au sud, ont pour but d'éviter l'Ukraine.

Transmed : nouveau poumon de l'Europe post-Ukraine

Depuis le début de la guerre en Ukraine en 2022 et l'arrêt progressif des importations de gaz russe vers l'Europe, le gazoduc Transmed est devenu une bouée de sauvetage stratégique pour les pays européens. Rome a signé d'importants accords avec Alger pour maximiser son utilisation. L'Algérie est ainsi devenue le premier fournisseur de gaz de la péninsule italienne, couvrant plus de 30 % de ses besoins. Mais la vie du gazoduc n'est pas un long fleuve tranquille. La Tunisie accueille sur son sol 370 kilomètres de ce gazoduc, et perçoit pour cela une redevance représentant 5,25 % du volume de gaz. En période de flambée des prix mondiaux du gaz, cette taxe sur le transit est devenue cruciale pour les finances publiques de la Tunisie. Si certains dans le pays souhaitent une révision à la hausse des droits de passage, Alger est contre. Par ailleurs, l'Algérie et l'Italie espèrent concrétiser le projet GALSI, un gazoduc qui relierait le littoral algérien à la Sardaigne, en évitant la Tunisie. Si le projet tarde à se réaliser, sa simple évocation sert d'outil de pression diplomatique dans les négociations triangulaires Alger-Tunis-Rome.

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Contestation environnementale et autochtone en Amérique

Si le gaz suscite des guerres de territoires en Eurasie, l'enjeu est différent en Amérique du Nord. Le débat s'est sur ce continent déplacé sur le terrain de l'urgence climatique et des droits des peuples autochtones. En 2020, au Canada, le chantier du gazoduc Coastal GasLink, dans l'ouest du pays, a été à l'origine d'un vaste conflit social. Des manifestations ont été organisées pendant plusieurs semaines dans plusieurs régions du pays. Certains responsables autochtones de Colombie-Britannique ont bloqué le projet au motif qu'il traverse leurs terres ancestrales. Ils se sont aussi inquiétés des impacts environnementaux du projet. En 2023, le promoteur TC Energy a annoncé la fin de la construction de ce gazoduc controversé long de 670 kilomètres. Aux États-Unis, d'importants projets comme l'Atlantic Coast Pipeline ont été abandonnés sous la pression juridique et militante des mouvements écologistes.