L'héritage transgénérationnel des Trump face à la guerre
« Vous ne m'avez pas prévenu pour Pearl Harbour. » Cette saillie célèbre de Donald Trump a surtout été interprétée comme une provocation envers le Japon. Pourtant, elle révèle bien davantage : l'appropriation décomplexée d'un épisode fondateur de l'histoire américaine par un homme qui se prend pour Roosevelt. Cette réécriture de l'histoire n'est pas un cas isolé dans la rhétorique trumpienne.
Le mythe de l'âge d'or et la réinterprétation historique
Tous les populistes s'appuient sur le mythe d'un âge d'or, et Donald Trump ne fait pas exception. Son slogan Make America Great Again puise dans cette période qui débute en 1873, lorsque Washington devient la première puissance économique mondiale. Coïncidence ? Cette époque était marquée par le protectionnisme, des tarifs douaniers élevés, l'émergence de la mafia et l'essor des « barons voleurs », ces magnats qui ont bâti des empires financiers souvent controversés.
Pendant près d'un an, l'ancien président a martelé qu'il avait mis fin à six, sept, voire huit guerres. Puis il en a déclenché une nouvelle, et peine désormais à y mettre un terme. Sa méthode habituelle consistait à faire la paix violemment, comme on fait la guerre, à travers des deals qui brouillaient les frontières entre sphères privée et publique. Avec l'Iran, il a rencontré une résistance inattendue, confirmant sa conviction profonde : il ne faut jamais faire la guerre, mais des affaires.
Un credo familial profondément enraciné
Cette philosophie trouve ses racines dans l'histoire familiale des Trump. La guerre, on la laisse aux autres, ce qui permet de s'enrichir sur leur dos. En France, en 1914, on appelait ces profiteurs des « mercantis ». Donald Trump a-t-il accompli son service militaire ? Non. En 2011, il avait évoqué un numéro « phénoménal » au tirage au sort qui lui aurait permis, fin 1969, d'échapper au départ pour le Vietnam.
Pourtant, le site d'investigation The Smoking Gun a révélé que Trump avait menti sur les raisons de son exemption. Des documents du Selective Service Records indiquent qu'il avait reçu, le 15 octobre 1968, un report pour raisons médicales suite à une visite effectuée le 17 juillet, soit dix-huit mois avant ce fameux tirage au sort. Interrogé par son biographe Michael D'Antonio en 2015, Trump avait finalement admis cette exemption médicale, évoquant des « éperons osseux dans les talons ». Son talon d'Achille ?
L'ancêtre allemand : Friedrich Trump, le premier « tire-au-flanc »
Donald Trump semble répéter le schéma de son grand-père Friedrich, qualifié de « draft dodger » (tire-au-flanc opportuniste) par Gwenda Blair, auteure de The Trumps, Three Generations That Built an Empire. Dans une lettre de justification datée de 1905, Friedrich Trumpf – son nom fut modifié en Trump – écrivait : « Je n'ai pas émigré aux États-Unis pour éviter le service militaire, mais pour y obtenir des sources de revenus suffisants. »
Gwenda Blair, qui a retrouvé cette lettre dans les archives fédérales allemandes, explique : « S'il restait à Kallstadt, où il n'y avait pas assez de travail, il serait obligé de servir dans l'armée, mais trois ans d'une routine abrutissante dans un lieu perdu n'étaient pas une perspective réjouissante. Et s'il refusait de servir, il finirait en prison. »
Friedrich réalise son rêve américain pendant vingt ans. Le jeune homme se rend à Seattle, où il ouvre la première entreprise Trump : un restaurant dans le quartier chaud. En pleine ruée vers l'or, il comprend que les prospecteurs auront toujours besoin d'un lieu où dormir, se restaurer et profiter d'une compagnie féminine. Trump fournit les trois services.
Le retour en Allemagne et les démêlés avec la justice
Revenu se marier en 1902 à Kallstadt avec la fille du voisin, Elisabeth, Friedrich repart pour New York avec un pécule substantiel équivalant à 350 000 euros actuels. Mais il a promis à son beau-père que si son épouse avait le mal du pays, il la ramènerait en Allemagne. Chose faite en 1904.
Les autorités allemandes se montrent intraables : « Nous devons attirer l'attention sur le fait que Trump veut se réinstaller dans son pays maintenant qu'il est arrivé à un âge où il s'estime délivré de ses obligations militaires. Sa demande de naturalisation ne peut être accordée. » Menacé de prison s'il ne quitte pas le sol natal, Friedrich Trump perd ce faux procès – à ses yeux – qu'on lui intente. Le destin des Trump bascule à ce moment précis.
Fred Trump : l'enrichissement par la guerre sans la faire
« Contrairement à d'autres hommes aptes au service, Fred Trump avait choisi de ne pas s'enrôler dans l'armée, suivant ainsi l'exemple de son père », écrit la nièce du président, la psychologue Mary L. Trump, dans Trop et jamais assez. Mais Fred Trump adopte une approche différente de celle de son père.
En 1941, Fred Trump a déjà fait ses armes à Brooklyn dans la construction de pavillons. Ce petit patron du BTP bénéficie des subventions de la Federal Housing Administration, mise en place par Roosevelt pour relancer le bâtiment après la crise de 1929. Un système hypothécaire de prêts et d'assurances garantit aux bâtisseurs des avances de l'État, ce dont profite pleinement Fred Trump, qui n'investit pas un dollar de ses fonds propres.
Après l'entrée en guerre des États-Unis, il débute à Brooklyn par un programme immobilier pour des ouvriers de l'armée. Puis il saisit une opportunité à Norfolk, Virginie, nouveau centre des opérations navales de la côte Est. Des logements doivent être construits en urgence pour les ouvriers et les 30 000 soldats qui débarquent avec leur famille.
« Norfolk est une ruche, les loyers partent en flèche », se réjouit Fred Trump. Toujours financé par les aides de l'État, il se lance dans la construction à très bas coût de 1 360 maisons pour soldats, soit 10 % des constructions de Norfolk jusqu'en 1944. Trump s'enrichit ainsi sur le dos des militaires et de l'État. Quand le robinet fédéral se tarit, il revend tout et rentre à Brooklyn, où il obtient des gains similaires du retour à la vie civile des six millions de vétérans, alors que Donald naît en juin 1946.
La répétition transgénérationnelle d'un schéma familial
Fred a-t-il été un « tire-au-flanc » comme son père Friedrich ? Christophe Prime, auteur de L'Amérique en guerre : 1933-1946, analyse : « Fred Trump, déjà père de famille, a pu arguer de son utilité sociale dans l'effort de guerre, puisqu'il s'est mis à travailler en marge de l'armée. En revanche, le terme de “sacrifice” avancé par Donald Trump ne tient pas : en 1969, pour le Vietnam, l'Amérique ne mobilise plus son économie comme en 1941. »
Le plus révélateur est que pour justifier son passé militaire vierge, Donald Trump se réfugie derrière le même prétexte que son père : il s'est mis à gagner de l'argent avec lui, au lieu d'aller se battre au Vietnam. La psychanalyste Élisabeth Bruyère-Chanteur souligne : « Le récit transgénérationnel, qui se transmet par l'inconscient, à la différence du récit intergénérationnel, est d'une efficience très puissante. »
Ce savoir est sédimenté dans la psyché d'un homme devenu le président de la première puissance mondiale, créant en lui un conflit irrésolu autour du couple guerre et paix. La répétition d'un schéma familial sur trois générations offre peut-être la clé pour comprendre pourquoi ce belliqueux s'affirme avec une telle violence comme le chantre d'une paix synonyme d'enrichissement personnel. Chez les Trump, la guerre n'a jamais été une affaire de sacrifice, mais une opportunité commerciale à saisir.



