Les liens troubles entre Jeffrey Epstein et le pouvoir russe : un réseau d'influence et d'espionnage ?
Epstein et la Russie : un réseau d'influence et d'espionnage ?

Les relations d'Epstein avec le pouvoir russe : une enquête approfondie

Les liens entre Jeffrey Epstein et la Russie soulèvent de nombreuses questions sur la nature de leurs relations. Quand ont-elles débuté ? Quelle était leur teneur réelle ? Qui sont ces jeunes femmes russes très diplômées qui ont gravité dans l'entourage du financier américain ? L'ombre du FSB plane sur les dossiers du prédateur sexuel, au point qu'on peut désormais s'interroger sur une possible convergence d'intérêts économiques et sociaux, ou sur l'utilisation du volet sexuel des activités d'Epstein par les services secrets russes.

Les premiers contacts avec le Kremlin

Les documents déclassifiés confirment qu'Epstein entretenait des relations étroites avec Sergueï Beliakov, diplômé de l'Académie du FSB de Moscou en 1999. Ce responsable économique russe a fait carrière au ministère du Développement économique et a dirigé le conseil d'administration du Forum économique de Saint-Pétersbourg. En 2011, Beliakov a fait délivrer à Epstein un visa à l'invitation de l'Association des vétérans de l'unité d'élite du FSB Vympel.

Au printemps 2014, Beliakov a sollicité les conseils du financier américain pour contourner les sanctions occidentales. Epstein a recommandé la création d'une « nouvelle banque » sur le modèle capitaliste occidental et le lancement d'une alternative au bitcoin. Ainsi, le financier soufflait au Kremlin des stratégies pour contourner les sanctions. Il rendait également des services similaires à des oligarques russes comme Oleg Deripaska.

Un réseau de relations privilégiées

Dans un courriel de 2015 adressé à Peter Thiel, le fondateur de Palantir Technologies, Epstein qualifiait Sergueï Beliakov de « très bon ami » et proposait de le lui présenter. En 2016, Beliakov a informé Epstein qu'il avait pris ses fonctions au sein du Fonds d'investissement direct russe et cherchait à attirer des investissements pour des projets russes. « Je ferai tout ce qui peut vous être utile », a promis Epstein en réponse.

Beliakov a également procuré à Epstein une lettre d'invitation pour la Russie en 2018, cette fois pour le compte de l'Alliance des fonds de pension. Entre 2014 et 2018, les deux hommes se sont rencontrés à plusieurs reprises. Beliakov a aussi aidé Epstein à organiser des rencontres avec des responsables russes comme le vice-président de la Banque centrale Alexeï Simanovski et le vice-ministre des Finances Sergueï Stortchak.

Les tentatives de rencontre avec Poutine

Le 9 mai 2013, Epstein a informé l'ancien Premier ministre israélien Ehoud Barak que Thorbjorn Jagland, secrétaire général du Conseil de l'Europe, « allait voir Poutine à Sotchi » le 20 mai. Jagland lui avait demandé de rencontrer le président russe « pour lui expliquer comment la Russie pouvait structurer des accords afin d'encourager les investissements occidentaux ».

Epstein a précisé dans son courriel à Barak qu'il n'avait « jamais rencontré » le président russe. Comme Jagland se faisait fort d'intervenir auprès de Poutine pour qu'il lui accorde une audience, Epstein a transmis ses conditions : « Je serais ravi de le rencontrer, mais pour une durée minimale de deux à trois heures, pas moins. » Quelques jours plus tard, Epstein a informé Barak qu'il avait refusé une demande de rencontre de Poutine lors du Forum de Saint-Pétersbourg.

Les atouts d'Epstein pour les Russes

Epstein était un expert en matière de paradis fiscaux et de montages opaques permettant le blanchiment de fonds. Si au début il a pu se rendre utile pour transférer des fonds russes d'origine douteuse dans des établissements occidentaux, à partir de 2014 son rôle est devenu doublement précieux. D'une part dans le contournement des sanctions, d'autre part grâce à son réseau qui lui permettait d'envoyer au Forum économique de Saint-Pétersbourg des chefs d'entreprise occidentaux de premier plan intéressant le Kremlin.

Cette aide était cruciale pour Moscou à un moment où de nombreux Occidentaux boycottaient la Russie. En retour, ses interlocuteurs russes mettaient à sa disposition leur réseau de souteneurs dans les provinces russes, qui rabattaient vers lui de très jeunes filles. Ce trafic humain n'échappait certainement pas à l'attention du FSB.

Les jeunes femmes russes de l'entourage d'Epstein

De Russie, Epstein ne recevait pas que des adolescentes. De nombreux témoins ont remarqué qu'il était toujours entouré de jeunes femmes russes aux profils étonnants. Parmi elles, son assistante Svetlana (Lana) Pozhidaeva, qui a obtenu un visa de talent O-1 aux États-Unis grâce à une lettre de recommandation de Beliakov.

Diplômée du prestigieux Institut d'État des relations internationales de Moscou (MGIMO), l'académie du ministère des Affaires étrangères qui forme les diplomates et les agents du renseignement russes, polyglotte, elle s'est installée brusquement aux États-Unis. Epstein lui a donné les fonds permettant de se lancer dans le caritatif et lui a octroyé 50 000 dollars au profit de la Fondation OpenCog, un projet visant à développer un nexus d'intelligence artificielle open source.

Une autre collaboratrice d'Epstein, Macha Drokova, avait un CV encore plus pittoresque. Cette passionaria des Jeunesses poutiniennes, Nachi, décorée par le président russe pour ses services à la patrie, est devenue attachée de presse du milliardaire. En 2017, elle s'est chargée de blanchir sa réputation en lui conseillant de financer un documentaire consacré à sa personne et d'instituer un « prix Epstein » récompensant les jeunes chercheurs talentueux.

La technique du kompromat

La technique du « kompromat », vieille technique soviétique systématisée par Poutine, était aussi pratiquée par Epstein. Il avait organisé une sorte de supermarché du « kompromat », c'était pour lui un business. On s'est souvent interrogé sur l'origine de sa colossale fortune, sans proportion avec ses opérations dans la finance. Il tirait certainement d'importants revenus du chantage et de la vente du « kompromat » aux plus offrants.

Mais depuis 2000, Poutine a fait aussi du « kompromat » un moyen de gouvernement et un outil de projection de puissance hors de la Russie. Le recrutement des élites étrangères est une priorité depuis cette époque. On a vu le rôle joué par Gazprom dans cette politique, alors pourquoi pas Epstein ?

L'héritage de Robert Maxwell

Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, Robert Maxwell naviguait entre différents services d'espionnage : britanniques, sionistes et soviétiques. Il a monté sa maison d'édition, Pergamon Press, avec l'aide d'un financement du MI6. Dans les années 1950, le FBI a mené une enquête sur ses liens avec Moscou, concluant que rien ne prouvait qu'il était impliqué dans « des actes d'espionnage ».

Maxwell jouait plutôt le rôle d'un agent d'influence de Moscou. En 1968, il a pris publiquement la défense de l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie. Il a été invité à Moscou par Brejnev et ses successeurs, financé par l'agit-prop du Comité central. Maxwell est un précurseur d'Epstein dans la mesure où il a mis en œuvre une stratégie consistant à utiliser la richesse pour accéder aux grands de ce monde et augmenter sa fortune grâce à un carnet d'adresses bien garni et des relations occultes avec différents services de renseignement.

On sait désormais qu'Epstein a rencontré Robert Maxwell avant sa mort en 1991, par l'intermédiaire de sa fille Ghislaine. La date exacte de la rencontre entre Ghislaine et le millionnaire new-yorkais est encore imprécise : elle est capitale, car elle détermine la question de l'héritage potentiel de Maxwell. Fut-il un protégé et un disciple du magnat britannique ? Les modus operandi des deux hommes se répondent en tout cas.