Violences sexuelles : la culpabilité ronge aussi les proches des victimes
Violences sexuelles : la culpabilité des proches

Les violences sexuelles ne touchent pas seulement les victimes directes. Leur entourage subit également une onde de choc profonde, un « effet domino » que les associations jugent insuffisamment pris en compte par les pouvoirs publics. Témoignages et analyses de spécialistes mettent en lumière cette réalité souvent occultée.

« Tout le monde se sent coupable de ne pas avoir vu »

Caroline* découvre que sa fille Julia*, âgée de 4 ans, a été violée à plusieurs reprises par son baby-sitter. Son monde s’effondre. « Elle faisait d’énormes colères, je ne la reconnaissais plus, j’ai cru qu’on allait la perdre, c’était horrible », confie-t-elle à l’AFP, six ans après les faits. Au-delà du traumatisme de Julia, la famille entière est ébranlée. « Tout le monde se sent coupable de ne pas avoir vu, d’avoir laissé entrer l’horreur dans notre propre maison », explique Caroline. Les conséquences sont lourdes : « Je vais voir un psychiatre, mon mari y va, mon fils va y aller, on a décidé de déménager et j’ai dû changer de travail. »

Un soutien familial et financier crucial

Caroline mesure sa chance d’être entourée : « Heureusement qu’on a des familles qui nous entourent et nous soutiennent, heureusement qu’on avait de l’argent pour payer tous les soins thérapeutiques et qu’on avait la possibilité de changer de boulot. Je me dis que les gens qui sont seuls dans cette situation, ils se foutent en l’air. »

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Des témoignages qui se multiplient

Relégué au second plan, l’impact sur les proches est mis en lumière par des affaires récentes. En avril, une enquête du Monde sur un père de famille accusé de viols et d’agressions sexuelles sur 34 jeunes garçons à Lucenay (Rhône) a donné la parole à des parents brisés. Deux livres publiés le même mois, « Derrière les arbres » de Frédéric Pommier et « Clément » de Romain Lemire, explorent également cette déflagration familiale.

« Un jeu de domino »

La psychiatre Muriel Salmona, spécialiste du psychotrauma, décrit le phénomène : « Il faut bien se rendre compte de l’impact traumatique des violences sexuelles, c’est véritablement un jeu de domino qui se renverse. » Dans le cadre du périscolaire, « les parents des victimes sont dans un état catastrophique, ils ne dorment plus, n’arrivent pas à travailler, ils sont stressés et sont dans l’incompréhension la plus totale de comment leur enfant a pu subir cela dans une structure censée les protéger. »

La fratrie également touchée

Caroline Alirol, dont la fille a été agressée sexuellement par un animateur périscolaire dans le Nord il y a deux ans et demi, raconte : « L’un de mes fils l’a très mal vécu, il n’a pas compris l’inaction des professionnels. »

Une culpabilité omniprésente

Pour Homayra Sellier, présidente d’Innocence en danger, « la culpabilité est très fréquente : les proches s’en veulent à mort de ne pas avoir vu, de ne pas avoir su ou de ne pas avoir agi. » Elle se souvient d’un couple dont les trois enfants ont été violés par un membre de la famille : ils se sont « effondrés » lors d’un stage de résilience organisé par son association.

Un manque de soutien de l’État

Les acteurs de terrain déplorent que les parents soient livrés à eux-mêmes. Claire Bourdille, fondatrice du collectif Enfantiste, dénonce : « Rien n’est pensé au niveau de l’État en raison du déni tellement énorme qui persiste sur les violences sexuelles faites aux enfants. » Elle ajoute : « Il y a des congés enfants malades dans les entreprises mais rien n’est prévu pour les enfants victimes », appelant à un « statut pour la personne qui va l’accompagner dans la prise en charge de son psychotrauma. »

Homayra Sellier estime qu’« il faut que l’État se réveille et donne des moyens qui permettent de proposer des thérapies et juger plus vite car, dans l’attente de ces décisions, la victime est en petits morceaux et sa famille aussi. » Muriel Salmona alerte : en « oubliant de soutenir les familles des victimes, de les informer et leur donner tous les outils dont elles pourraient avoir besoin », l’État aggrave les chances de reconstruction des victimes.

* Les prénoms ont été changés.

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