Une lettre poignante d'un exilé algérien au pape Léon XIV
À Sa Sainteté le pape Léon XIV, j'ai appris il y a quelques semaines votre projet de vous rendre en Algérie au mois d'avril. Ma première réaction fut une consternation profonde, face au sens politique inévitable que prendrait cette visite. Puis, dans un second mouvement, une tristesse immense m'a envahi, moi, l'écrivain contraint à l'exil en France, comme des milliers d'autres Algériens qui, poussés par le désespoir ou l'épuisement, ont aujourd'hui quitté leur patrie.
La souffrance d'un peuple et l'espoir déçu
Je pense également à ces centaines d'individus qui croupissent dans les prisons algériennes pour le crime absurde de s'opposer, de vivre librement ou simplement d'avoir été libres. L'exil, s'il constitue la métaphore majeure de saint Augustin, représente l'une des douleurs fondamentales de l'identité algérienne, y compris pour ceux qui résident encore en Algérie.
Longtemps, lorsque j'habitais encore mon beau pays natal, j'ai ardemment désiré cette visite pontificale. Mon pays de naissance souffre cruellement d'un enfermement sur soi et d'obsessions désastreuses pour le passé. Je me répétais alors que la venue d'un pape, chef élu de l'Église catholique, participerait activement à notre guérison collective : nous y verrions que Dieu n'est pas un prénom exclusif, mais celui de chacun d'entre nous.
Nous comprendrions aussi que parler de Dieu ne doit jamais nous pousser à parler à sa place. Enfin, nous saurions que la vérité – ce métier divin plutôt qu'humain, parfois si meurtrier – peut également être extraordinairement vivifiante lorsqu'elle est couronnée par son contraire : la différence. J'aurais tant voulu être présent en Algérie pour votre visite, au lieu de la contempler de loin, depuis mon exil forcé.
Un pays marqué par la méfiance et les traumatismes
L'Algérie enseigne aux enfants qui grandissent sur son sol que l'autre est systématiquement un ennemi et que vivre consiste à s'isoler, à se retirer dans la vérité obsolète de ses ancêtres. Cela s'explique historiquement, mais ne se justifie en aucun cas : nous avons, en effet, enduré la guerre coloniale comme la guerre civile, cette guerre fratricide menée par ceux qui nous ont massacrés, nous les Algériens, au nom de Dieu, une fois de plus.
Revivre véritablement, revenir à la vie, en accepter la fragilité, le miracle et cette fête des différences pourrait nous aider considérablement et offrir à nos enfants un espoir tangible, une leçon précieuse sur la richesse du monde à partager. Nous autres Algériens voyageons peu, nous accueillons rarement les autres, nous nous méfions d'eux constamment et nous répétons inlassablement que l'autre représente un danger. La visite d'un pape ne pouvait, en théorie, que nous être bénéfique.
Recevoir Votre Sainteté obligerait l'Algérie à renouer avec son passé, pourtant si riche. Ce passé a été confisqué par les libérateurs autoproclamés du pays, ces vétérans de guerre, ces seigneurs, au nom d'une décolonisation sans cesse reconduite à la place des vies à vivre, et ces islamistes qui nous imposent leurs fanatismes aveugles. Nous avons terriblement souffert du radicalisme de l'islamisme, qui n'est pas une religion, mais une meurtrissure profonde et une maladie de l'âme.
La visite dans un contexte de fermeture accrue
C'est pour toutes ces raisons que j'avais espéré et imaginé cette visite avec ferveur. Même si de saint Augustin beaucoup d'entre nous, en Algérie, gardent un souvenir effacé, nous y voyons aujourd'hui la preuve que nous avons tant à accomplir pour faire remonter notre passé plus loin que la dernière colonisation en date et pour concevoir un avenir plus vaste que ce que nos étroites rancœurs laissent entrevoir.
Mais, Votre Sainteté, votre visite aujourd'hui n'apporte pas que cela. Elle survient dans un pays encore plus fermé, encore plus intolérant, encore plus blessé et méfiant, dans un pays réduit aux délires et aux complots imaginaires, à la terreur et à la violence politique. Une Algérie qui souffre atrocement, une terre devenue une immense prison tenaillée par la peur et l'inquiétude, une terre d'où l'on s'exile par les chaloupes précaires ou par le refus de vivre et qui broie le cœur, impression renforcée par la trace blessante indélébile qui subsiste en soi où que l'on aille.
La foi face à la réalité algérienne
Votre Sainteté, je peux imaginer cette visite comme l'acte noble d'un croyant sincère. Je sais que, parfois, on doit semer les graines de l'espoir là où la terre est justement la plus aride. Il est impératif de ranimer l'amitié sur ces terres où la mort semble être l'unique objectif de l'existence et de démontrer que l'autre vient les mains ouvertes. Et je le comprends parfaitement. La foi comporte souvent des calculs qui vont au-delà du présent immédiat. L'acte prend alors son sens là où il coûte le plus à l'âme, sinon croire ou ne pas croire finiraient par se confondre jusqu'à s'annuler.
Cependant, votre visite servira principalement à votre foi, au souvenir d'un Dieu et de l'un de ses hommes, saint Augustin, et de ses moines de Tibhirine. Elle profitera aussi, inévitablement, à bonifier une politique actuelle injuste, à masquer les plaintes et les gémissements des emprisonnés, à donner du lustre à une geôle vivante et à faire croire au mensonge. Mon pays, tel qu'il est gouverné aujourd'hui, n'est pas tolérant, et votre visite trompera l'opinion internationale.
Les libertés confisquées et le rôle de la littérature
Mon pays n'est pas libre : vous pouvez y aller et en revenir, mais nous, par milliers, nous n'en avons pas le droit. Vous pouvez vous y promener et visiter ses lieux chargés d'histoire – à nous elle est interdite. Vos libertés n'y seront pas les mêmes que les nôtres, car les nôtres nous sont en ce moment confisquées. Votre foi y retrouvera le vieux souvenir d'un saint alors que nous, aujourd'hui, nous faisons l'épreuve douloureuse du présent. Vous avez choisi d'y aller, vous êtes libre de le faire, mais à chaque pas, je vous en supplie, écoutez ceux qui ne peuvent plus parler, et pas seulement ceux qui vous parlent.
Saint Augustin est un saint, mais il est, avant toute vocation, un écrivain. Il a écrit, et nous le connaissons par cet acte. C'est aussi la littérature qui se substitue à nous pour témoigner quand tout nous est interdit. La littérature est ce lieu sacré dans lequel se réfugie la vérité quand elle est menacée de toute part. Et c'est bien nous, les écrivains, qui sommes exilés de notre pays aujourd'hui et, avec nous, le témoignage de la douleur du plus grand nombre.
Une référence à Camus et un appel final
De cette terre naquit un homme qui, lui aussi, connut, même après sa mort, l'exil, la diffamation et l'insulte que parfois l'Algérie prisonnière réserve à ses enfants : Albert Camus. Je me permets, Votre Sainteté, de vous faire lire ce qu'il a écrit un jour dans sa pièce Les Justes : « Il avait rendez-vous dans la steppe avec Dieu lui-même, et il se hâtait lorsqu'il rencontra un paysan dont la voiture était embourbée. Alors, saint Dimitri l'aida. La boue était épaisse, la fondrière profonde. Il fallut batailler pendant une heure. Et quand ce fut fini, saint Dimitri courut au rendez-vous. Mais Dieu n'était plus là. […] Il y a ceux qui arriveront toujours en retard au rendez-vous parce qu'il y a trop de charrettes embourbées et trop de frères à secourir. »
Encore une fois, c'est un écrivain qui nous fait entrevoir une vérité essentielle. Laquelle ? C'est que la foi, c'est de croire encore en un Dieu absent, avec qui on a raté le rendez-vous, plutôt qu'en un Dieu qui nous oblige à le préférer au pauvre paysan dans la détresse.
Votre Sainteté, peut-être qu'on n'a que le Dieu que nos actes méritent véritablement. En Algérie, vous allez aussi sur le chemin de Dieu, mais ce chemin s'enlise inévitablement dans la boue de nos vies humaines. Je me suis permis, Votre Sainteté, de vous évoquer le dur métier de vivre de ceux qui vivent encore en Algérie ou qui en ont été chassés. Je vous demande, par cette lettre, de ne pas laisser étouffer leurs voix derrière les cérémonies officielles et les images médiatiques.
Avec mes respectueuses salutations.



