Le portrait d'une guerrière moderne au cœur du conflit ukrainien
Lara Marlowe, journaliste née en 1957 et ancienne correspondante de l'Irish Times à Paris, a rencontré Yulia Mykytenko en couvrant les événements en Ukraine. Cette jeune femme d'une trentaine d'années commande un peloton de vingt-cinq pilotes de drones, et c'est sa voix que la journaliste a recueillie pour un récit à la première personne. Dresser le portrait de cette combattante, c'est aussi faire la radiographie d'un conflit qui dure depuis février 2022.
Une guerre de marathon dans le Donbass
Yulia Mykytenko, fille d'une psychothérapeute, a eu une enfance nourrie de Harry Potter et de jeux vidéo. Aujourd'hui membre du bataillon des « Frelons infernaux », elle décrit une guerre qui tient plus « du marathon que du sprint ». Elle évoque l'enlisement des offensives dans la longue durée, le surcoût humain face à des soldats russes considérés comme des « vies jetables », ce qui induit « un taux de pertes élevé pour une valeur stratégique négligeable ».
La confusion des temps dans un conflit hybride
Ce qui frappe dans ce récit, c'est la confusion des temps qui caractérise cette guerre mixte. D'un côté, on trouve des tranchées immémoriales, des poêles à bois, des groupes électrogènes sommaires, des chats adoptés pour tuer les rats, et des trous d'hommes boueux. Sous cet aspect, on pourrait se croire en 1918.
De l'autre côté, émerge l'hypermodernité d'une guerre électronique. Yulia Mykytenko, formée à l'usage des drones sur un tutoriel informatique et revêtue d'un gilet pare-balles en polyester compressé, commande sur écran la trajectoire de quadricoptères de fabrication chinoise. Ces drones, des Mavic à 2 400 dollars l'unité et des FPV à 500 dollars, agissent comme des kamikazes fondant tels des faucons sur leurs cibles : blindés, redoutes ou combattants isolés.
L'ennemi et l'expérience du front
Pratiquante de la guerre ayant dû affronter les féroces soldats de la milice Wagner, puis ceux de la Storm-Z avec ses « unités pénales » composées de repris de justice, Yulia Mykytenko esquisse un ennemi habité par « une jalousie primitive, vindicative ». Elle décrit ses drones comme des sagaies à élytres, un « croisement entre le feu grégeois médiéval et l'aéronautique », chacun baptisé avec des surnoms anglo-saxons comme « Bonnie », « Joy » ou « Jane » – en hommage à Jane Austen.
Un conflit en forme de ruban de Möbius
Si Russes et Ukrainiens s'affrontent au canon depuis la bataille de Poltava en 1709, ils se livrent désormais à des combats d'archers électroniques, une guerre de lignes avec poissons volants à guidage laser. Au fil des années, la pulsion héroïque de ces jeunes officiers s'émousse. Le conflit apparaît comme un ruban de Möbius, un perpetuum mobile, un deuil sans fin. Sur la planète de 2026, la masse vaincra-t-elle le raffinement ? Yulia Mykytenko commente : « Je crains de ne pas voir l'Ukraine en paix de mon vivant. »
Ce portrait poignant est tiré de l'ouvrage « Comme il est bon de ne plus craindre la mort » de Lara Marlowe, traduit de l'anglais par Laurent Nunez (L'Observatoire, 368 pages, 21 euros). Il offre un témoignage unique sur la réalité du front et le visage humain d'une guerre qui continue de façonner l'Europe.