Poutine en Chine : un sommet sous le signe de la faiblesse
Ancien ambassadeur de France à Moscou et auteur d’Au cœur de la Russie en guerre (Tallandier), Pierre Lévy est l’un des meilleurs connaisseurs français de la Russie de Vladimir Poutine. À l’issue du sommet entre le maître du Kremlin et son homologue chinois, Xi Jinping, qui l’a accueilli en position de force à Pékin, il nous livre son analyse.
Une visite dans un contexte difficile pour Poutine
Le Point : Dans quelle position Vladimir Poutine a-t-il abordé sa visite officielle en Chine ?
Pierre Lévy : Vladimir Poutine vient de vivre une période pénible, comme l’ont illustré les cérémonies du 9 mai sur la place Rouge qui ont été expédiées en 45 minutes. Lorsque j’y avais assisté, en 2020 et 2021, c’était d’une autre ampleur, avec de nombreux chars, avions et missiles. Cette année, le Kremlin a réduit la voilure car il a eu peur des attaques de drones ukrainiens. Cela m’a fait penser au défilé du 7 novembre 1941 organisé par Staline alors que la Wehrmacht était à seulement trente kilomètres de Moscou. Mais cette parade, qui avait été grandiose, visait à démontrer la force morale de l’Union soviétique et le courage de son peuple face à l’Allemagne nazie… A contrario, ce 9 mai 2026 restera comme une démonstration de faiblesse du pouvoir russe. Le contexte d’ensemble n’est pas bon pour lui.
C’est donc un Poutine plus affaibli que jamais qui s’est rendu à Pékin ?
Oui. Sur le plan stratégique, l’offensive de printemps de l’armée russe piétine, les Ukrainiens ayant repris du terrain. Le recrutement des soldats est de plus en plus difficile et il coûte très cher. Sur le plan économique, la Russie est entrée en récession. L’effort de défense, officiellement à 40 % du budget fédéral, un chiffre sans doute sous-estimé, est difficilement soutenable. La population, lasse de la guerre, s’inquiète en outre du blocage d’Internet, de WhatsApp et de Telegram et du remplacement des réseaux habituels par la messagerie électronique officielle Max qui est branchée sur les services de sécurité. De nombreux contacts en Russie m’en ont parlé. Tous s’interrogent sur les conséquences de ce contrôle accru. Tout cela réduit la popularité de Vladimir Poutine. Enfin, la Russie a beaucoup perdu de son influence internationale, tant la guerre en Ukraine accapare son attention.
D’autant que de nombreux alliés de Moscou ont subi des revers…
Bachar al-Assad se terre à Moscou, Nicolas Maduro a été arrêté, l’Africa Corps a connu un revers au Mali, le Hongrois Viktor Orban est tombé, l’Arménien Pachinian se rapproche de l’UE, et la Russie constate que l’Iran, son partenaire stratégique, vit sous les frappes américaines et israéliennes. Tout cela est très mal vécu par Moscou. Il lui faut donc une démonstration de force. C’est ce qui explique sa relance des exercices de ses forces de dissuasion nucléaire, avec ses éléments stationnés en Biélorussie, à proximité de l’Union européenne, et la visite en Chine.
Les objectifs de Poutine à Pékin
Qu’est venu demander Vladimir Poutine à Xi Jinping ?
Pour Poutine, cette visite a deux objectifs : se rassurer et rassurer. Se rassurer, c’est vérifier que la fameuse « amitié sans limite » entre Moscou et Pékin perdure, quelques jours après la visite de Donald Trump. De ce point de vue, c’est réussi semble-t-il, puisque Xi a rappelé que la relation entre la Chine et la Russie est « inébranlable ». Toutefois, Poutine a aussi besoin de rassurer la Chine, car celle-ci se pose des questions sur la stratégie de son partenaire en cette cinquième année de guerre et sur sa fiabilité, notamment du point de vue énergétique. Poutine doit prouver à Xi qu’il sait où il va et est un partenaire solide.
S’agissant de la guerre en Ukraine, le positionnement chinois demeure ambivalent.
La guerre en Ukraine arrange les Chinois car elle affaiblit tant la Russie que l’Europe et distrait les États-Unis. Mais cette entreprise guerrière a aussi ses limites, car, contrairement à la Russie, la Chine est au cœur de la globalisation et des chaînes de valeurs mondiales. Elle a beaucoup d’intérêts sur les marchés américains et européens. Elle a donc besoin de stabilité, et elle ne veut pas que le système soit totalement perturbé. La Chine veut redevenir l’Empire du Milieu. Elle se présente comme une puissance responsable et un pôle de stabilité alors que, de son point de vue, l’Amérique de Donald Trump génère de l’instabilité.
Le double discours chinois
En marge de la visite du président russe, Xi Jinping a dit ceci : « l’unilatéralisme et l’hégémonisme sont profondément néfastes, et le monde fait face au danger de régresser vers la loi de la jungle ». Comment interprétez-vous ce message ?
C’est un message adressé à Washington. Mais c’est aussi un message adressé à Moscou. C’est la manière chinoise, très codée et nuancée, de se distancier un peu des Russes dans le dossier ukrainien. Les Chinois n’ont pas reconnu l’annexion de la Crimée, même s’ils fournissent de nombreux biens à double usage à la Russie en guerre, et peut-être davantage. La Chine est aussi l’un des principaux débouchés pour le pétrole et le gaz russes. En mai 2024, les Chinois avaient proposé, avec les Brésiliens, leurs services pour mettre fin à la guerre en Ukraine. Mais le Kremlin n’a pas envie que la Chine se positionne comme une puissance médiatrice dans ce conflit. Pour Poutine, le seul interlocuteur valable, c’est Trump. D’une part, parce qu’il veut reconstruire la bipolarité de la Guerre froide entre son pays et les États-Unis. D’autre part, parce qu’il pense, non sans raison, que Trump est bien plus manipulable que Xi.
Certains observateurs peignent désormais la Russie comme un vassal en puissance de la Chine. Qu’en pensez-vous ?
Je suis assez réservé face à ce discours. Il est vrai que le rapport entre les deux pays est de plus en plus déséquilibré. Mais il y a une méfiance ancienne de la Russie vis-à-vis de la Chine. La Russie veut « russifier » son économie pour moins dépendre des investissements étrangers. Elle l’a plutôt bien fait dans le secteur agricole. Mais dans l’industrie, elle patine. La priorité de Poutine, c’est vraiment la guerre contre l’Ukraine, dont la fin n’est pas écrite. « L’armée russe n’est jamais aussi forte qu’elle le pense ni aussi faible qu’on le croit », me rappelait souvent un analyste moscovite. Poutine joue sa survie politique dans cette guerre. Et cela le rend clairement en position de faiblesse à l’occasion de sa visite avec la Chine.
La militarisation et le double discours
Les deux pays ont signé une déclaration commune sur leur partenariat stratégique dans laquelle ils ont exprimé leur préoccupation face à la « militarisation des États-Unis et de leurs alliés ». N’est-ce pas un peu fort de café alors qu’eux-mêmes se militarisent à marche forcée ?
En effet. Je retrouve là la logique inversée du discours russe. La Russie accuse toujours les autres de faire ce qu’elle fait elle-même. Dans la foulée du discours de l’île Longue du président Macron sur la mise à jour de la doctrine nucléaire de la France, Moscou a par exemple dénoncé la supposée « très dangereuse escalade française », alors que ce discours s’inscrivait en réponse à la nouvelle donne stratégique imposée à l’Europe par la Russie elle-même. La Chine aussi manie le double discours, puisqu’elle veut pouvoir continuer de développer son arsenal nucléaire sans contraintes. Le cadre de limitation des armements stratégiques existait au titre du traité START 2, conclu entre les États-Unis et la Russie. Sa validité a expiré en février dernier. Donald Trump a vaguement évoqué l’idée d’un nouveau traité. Pékin ne veut absolument pas être incluse dans de futures négociations.
Quelle issue pour la guerre en Ukraine ?
Comment la Russie peut-elle encore sortir par le haut de sa guerre en Ukraine ?
Cela dépendra très largement de l’attitude des États-Unis quand ils reviendront sur le dossier. Soit Trump se retire brutalement ; soit il maintient une forme de soutien militaire et diplomatique à l’Ukraine ; soit il se met vraiment aux côtés de l’Europe pour continuer à faire pression sur Poutine. Selon moi, le premier ou le deuxième scénario sont les plus probables. Il faut espérer que les Américains ouvrent enfin les yeux sur la Russie, qui est dans le camp de l’Iran, de la Corée du Nord et de la Chine. Une victoire de la Russie en Ukraine serait clairement une défaite des États-Unis. Mais il y a une telle complaisance de Donald Trump à l’égard de Moscou, qu’on peut se permettre d’en douter.
La Chine sort-elle renforcée de cette séquence diplomatique ?
Oui. Beaucoup de visiteurs de haut niveau se sont succédé à Pékin ces derniers mois. La Chine veut se positionner comme une puissance responsable face au chaos qui émane de Moscou et de Washington. Elle ne peut que se réjouir, aussi, des tensions transatlantiques.



