Sur les rives du Loch Ness, une passion dévorante
Neuf heures, sur la plage de Dores. Rien ne semble pouvoir troubler le ressac monotone de l'eau. Sur ce banc de sable et de galets, pas âme qui vive en cette journée d'hiver, sur la rive ouest du plus célèbre lac d'Écosse. Au bout de l'étendue, une caravane décatie, habillée de panneaux de bois, est posée face aux flots. Ses roues semblent figées ici depuis toujours. Fermées à l'aide d'un petit cadenas, ses vieilles portes vitrées ont été calfeutrées avec du papier réfléchissant. À l'intérieur, un homme ainsi protégé des regards peut laisser voguer le sien. « C'est la meilleure période pour les observations, car il n'y a pas de touristes », confie le propriétaire de cette maison roulante.
Comme chaque matin depuis 1991, Steve Feltham, cheveux blancs clairsemés, scrute chaque vaguelette à la surface du Loch Ness. Sur le toit, un panneau jaune décline le surnom de ce sexagénaire devenu célèbre au fil des années : « Nessie Hunter » (chasseur de Nessie, le diminutif affectueux de la créature légendaire). Son obstination – sa folie ? – lui vaut de figurer dans Le Livre Guinness des records pour la plus longue veille du monstre. Et il est loin d'être le seul habité par cette étrange quête : elle mène chaque année plus de 1 million de touristes sur les berges du loch le plus profond, et certainement le plus mystérieux, du pays.
Une légende née dans l'Antiquité
Tous les locaux connaissent ses dimensions par cœur : 240 mètres de profondeur et 36 kilomètres de long. Le Loch Ness contient plus d'eau que tous les lacs et réservoirs d'Angleterre et du pays de Galles réunis. Ses abîmes troubles et insondables hébergent près de 3 000 espèces et suscitent, dès l'Antiquité, les plus folles théories. À cette époque, des gravures sur pierre réalisées par les tribus de Pictes qui vivent dans la région représentent déjà une bête mystérieuse dotée de nageoires. Au VIIe siècle, un récit hagiographique consacré à la vie de saint Colomba évoque pour la première fois sa rencontre, en 565 après J.-C, avec une « créature ». Elle rejoint alors la mythologie gaélique peuplée d'animaux féeriques, comme les kelpies et les waterhorses, deux sortes de chevaux aquatiques, sans susciter plus d'intérêt.
Jusqu'au 2 mai 1933. Alex Campbell, jeune garde-pêche, relaie dans « The Inverness Courier », un journal local, le témoignage du couple Mackay. Les propriétaires de l'hôtel du village de Drumnadrochit, au bord du lac, assurent avoir vu depuis la nouvelle route surplombant la vaste nappe d'eau, un « énorme animal roulant et plongeant ». Un moyen de s'offrir un coup de publicité facile pour leur établissement ? Le doute est permis, mais il est vite balayé par l'engouement autour de cette nouvelle. Un an plus tard, le médecin anglais Robert Wilson prend ce que l'on appellera plus tard la « photo du chirurgien ». L'image représente la tête et le cou allongé de Nessie émergeant de l'eau. Le cliché, devenu l'un des plus célèbres sur le sujet, est publié dans le « Daily Mail », avant que la vérité éclate : il s'agit en réalité d'un canular. Mais trop tard. La créature du Loch Ness vient de devenir une célébrité internationale.
Des explorations scientifiques sans conclusion
Dans les années 1960, les bénévoles du Bureau d'enquête du loch Ness installent un camp sur la rive est pour observer la créature… en vain. Des récompenses sont offertes pour la capture du monstre vivant. Le cirque Bertram Mills propose 20 000 livres sterling et le zoo de New York, 5 000 dollars. Des groupes de touristes envahissent les rives et, dans la communauté scientifique, le débat fait rage autour de l'origine de la bête : serpent de mer ou plésiosaure, reptile marin préhistorique qui aurait miraculeusement survécu à l'extinction des dinosaures, il y a 65 millions d'années ? Pour en avoir le cœur net, des campagnes d'exploration très sérieuses se montent, alors que de nombreuses supercheries – cadavres d'éléphants de mer ou jouets en plastique jetés au milieu du lac… – relancent régulièrement les spéculations.
En 1962, le Bureau d'enquête du Loch Ness déploie des trésors de technologie : surveillance aérienne par planeur ou autogire, observations nocturnes à l'aide de lampes infrarouges et de projecteurs, tentatives d'écholocalisation à partir de sonars, utilisation d'appâts… En vain. Même les Américains se mettent à la recherche du monstre avec une équipe de l'Académie des sciences appliquées venue tout droit de Boston. Adrian Shine se joint à la quête en 1973. À 25 ans, ce naturaliste s'immerge dans une minuscule capsule sous-marine fabriquée de ses mains et descend à 9 mètres de profondeur. Un demi-siècle plus tard, son corps élancé raidi par les années ne pourrait plus se plier à de telles acrobaties. Mais ce vieux sage à la longue barbe blanche veille toujours, depuis son bureau au dernier étage du Loch Ness Centre, un musée situé à Drumnadrochit, près d'Inverness. « Aujourd'hui je fais simplement de la synthèse des observations de Nessie », affirme-t-il, la voix posée.
En 1987, il entre dans la légende avec l'opération Deepscan : il fait venir les caméras du monde entier pour assister au ratissage du Loch par une flottille de 24 bateaux. La découverte de vieilles épaves, de bouts de bois, de rochers, de simples oscillations de l'eau ou encore d'anguilles le font souvent espérer. Mais après une vie consacrée à cette quête, il est forcé de constater que ce qu'il cherche n'existe sûrement pas et confie cette conclusion à la presse britannique. « Je n'ai aucun regret car j'ai appris énormément de choses sur ce lac, mes recherches m'ont ouvert sur la biologie, sur tout l'écosystème du Loch Ness, affirme-t-il. Je serais ravi qu'on m'apporte des preuves supplémentaires pour être contredit. » Mais même l'étude de l'ADN du lac, en 2019, révélant notamment la présence d'anguilles, ne l'a pas permis.
Un tourisme florissant autour du mystère
Aujourd'hui, le Loch Ness Centre recense plus de 1 100 observations de Nessie. La dernière en date : « une forme sombre » relevée par un témoin anonyme en mars de l'année dernière. « Les conditions étaient idéales, ce qui pourrait en faire la première véritable observation significative de 2025 », déclarait alors Nagina Ishaq, directrice de l'époque du Loch Ness Centre. De quoi pousser encore plus de touristes sur les bords du lac. Kylan, serveur du café situé en face de l'établissement, savoure le calme de la basse saison. Le village de Drumnadrochit est devenu la « capitale de Nessie », avec 200 000 visiteurs par an. Depuis des années, hôtels, chambres d'hôtes et restaurants ont poussé partout autour du lac pour accueillir ce tourisme de masse. Sans parler des nombreuses boutiques de souvenirs et des entreprises de croisière… qui goûtent peu au scepticisme d'Adrian Shine. « Disons que le flou autour du monstre me va très bien, reprend Kylan derrière son comptoir. On a tous un emploi grâce à lui, alors ne pas savoir s'il existe ou non… »
Les recherches ne se sont pas éteintes avec les récentes conclusions d'Adrian Shine. Bien au contraire. Alan McKenna, la quarantaine, disciple du naturaliste, poursuit son œuvre. Tous les mois, ce travailleur social traverse le pays depuis Édimbourg, la capitale, située à plus de trois heures de route, pour rejoindre les rives du lac avec son groupe de bénévoles du Loch Ness Exploration. « Notre organisation a pour but de faire le pont entre les sceptiques et ceux qui croient à la légende. Nous impliquons tout le monde, sans se ranger dans un camp, résume Alan. C'est un peu mon cas, je suis autant attiré par le monstre que par l'environnement du lac. »
En août 2023, sous son impulsion, 300 volontaires du monde entier ont participé à la plus vaste recherche de ces cinquante dernières années, en sondant les eaux du lac avec des technologies dernier cri, sous l'œil de dizaines de caméras. « Nous avons été complètement dépassés par l'engouement et notamment l'attention médiatique internationale », s'en amuse Alan McKenna. Grâce à un hydrophone (qui permet d'enregistrer des ondes acoustiques dans l'eau), ils ont capté des « sons fantastiques et bizarres », mais pas de trace de la bête légendaire. Malgré son échec apparent, l'événement est devenu très attendu des chercheurs de Nessie ; il se déroulera de nouveau cette année du 28 au 30 mai. « Je crois que les gens aiment le mystère, c'est romantique », théorise Alan au sujet de ce succès. « Plus il y a de participants, plus cela permettra de trouver des indices », veut croire Steve Feltham, depuis sa caravane de l'autre côté de la rive. Mais le spécialiste préfère rester indépendant : il ne se mêlera pas à l'agitation, fidèle à son poste.



