Comment la Chine est devenue le paradis mondial de la fraise
Chine : le paradis de la fraise grâce à l'IA

Malgré tous les obstacles, la Chine est devenue un paradis pour la fraise. Il en pousse dans pratiquement toutes les régions, sur 200 000 hectares, selon Li Tianhong, vice-président de la Société chinoise d'horticulture. À titre de comparaison, la France y consacre 3 500 hectares. À elle seule, la Chine pèse plus de 40 % de la production mondiale de fraises pour une valeur de 4 000 milliards de yuans (500 milliards d'euros). Et peut désormais se payer le luxe de jeter un regard condescendant sur les États-Unis, relégués au deuxième rang avec une production trois fois moindre (1,05 million de tonnes, contre 3,4 millions de tonnes, selon les chiffres de la Banque mondiale).

Une histoire ancienne, mais une adoption récente

Pourtant, les agriculteurs chinois ignoraient encore tout de cette culture il y a quarante ans, tandis que les Occidentaux l'avaient acclimatée depuis des siècles. Les Romains plantaient la Fragaria vesca dans leurs jardins pour ses vertus thérapeutiques et cosmétiques. En France, dès le début du XVIIIe siècle, Amédée François Frézier, le bien nommé, avait démarré ses plantations à Plougastel (dans l'actuel Finistère) à son retour d'un périple au Chili. Mandaté par Louis XIV pour des raisons militaires, il avait rapporté de son expédition sud-américaine cinq plants de grosses fraises blanches, nettement plus dodues que les très aromatiques fraises des bois, alors seule variété connue. Croisées avec des fraisiers trouvés en Virginie, ces chiliennes ont été à l'origine de la fraise de Plougastel.

L'IA pour anticiper les maladies et les sécheresses

L'empire du Milieu n'a pas choisi par hasard de faire de ce fruit un symbole de la modernisation de son agriculture. Sa richesse en vitamines et en antioxydants, sa faible teneur en sucre en font un fruit qui répond aux préoccupations des économies avancées. Elle convient à tous les âges et à toutes les tables. Avec ou sans étoiles. Elle a su conquérir les papilles du monde entier.

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« La Chine a surmonté toutes sortes de handicaps, de climats, d'aridité, de pollution et de parasites pour réussir à produire des fraises de qualité en quantité, en multipliant les recours aux techniques les plus pointues qui existent », se félicite ainsi Li Tianhong.

Le pays a fait de l'intelligence artificielle son arme suprême. Des drones équipés de caméras multispectrales survolent les champs pour repérer très exactement les zones à traiter et lutter contre les parasites de façon ciblée. Ces caméras, qui identifient des détails invisibles à l'œil nu, permettent aux producteurs de surveiller en temps réel l'état des plantes et de rapidement détecter d'éventuelles maladies. La fraise est fragile et les parasites peuvent faire des ravages. Il n'est plus question d'arroser les cultures de pesticides. Seules les zones infectées seront traitées, sans perte de temps, réduisant d'autant la quantité de produits chimiques, bio ou de synthèse. Le gain est double, économique et écologique.

La sécheresse est un autre point d'indispensable vigilance. Grâce à des systèmes de capteurs intelligents, les producteurs chinois mesurent l'humidité de la terre, la température et même l'état de santé des fraisiers. Transmises en temps réel à des plateformes centrales, les données permettent d'ajuster automatiquement l'irrigation et la ventilation. Un dispositif sophistiqué qui limite les pertes et augmente le rendement.

Serres intelligentes, robots de récolte aux bras articulés cueillant délicatement les fraises et systèmes d'irrigation connectés sont déployés à grande échelle. Les Chinois ont ainsi transformé l'agriculture traditionnelle en agriculture du futur qui défie le calendrier des saisons. Ils produisent des fraises toute l'année.

Devenir la première puissance agricole au monde

Après des années de recherche et grâce à de substantielles subventions publiques, Wei Fasheng, ingénieur au centre d'agronomie du district de Changfeng (province de l'Anhui, dans l'est de la Chine), a mis au point une variété de fraise hybride, la Jiutian Hongyun, brevetée pour ses capacités d'adaptation aux conditions locales difficiles. Elle supporte des températures pouvant descendre jusqu'à – 10 °C.

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La Jiutian Hongyun a joué un rôle clé dans l'essor de la fraisiculture de la région, dont elle a développé l'économie, comme le souhaitait Pékin. L'activité fait désormais vivre 80 000 familles, soit 200 000 personnes dans la province très rurale d'Anhui. Son image haut de gamme lui vaut une forte demande sur le marché intérieur pour approvisionner les plus grandes villes.

« Dans tous les secteurs de l'économie, la Chine joue à fond la carte de l'intelligence artificielle. De la finance à l'agriculture en passant par le spatial », commente-t-on à l'ambassade de France en Chine.

La Chine a l'ambition d'être une puissance agricole majeure disposant d'un « avantage concurrentiel international d'ici à 2050 ». Pour y parvenir, elle veut approfondir le plan de relance de la filière semencière et faire émerger des entreprises agrotechnologiques de pointe. Ces nouvelles venues s'appuieront sur les grandes plateformes telles que la « Silicon Valley de la sélection végétale du Sud », où les chercheurs travaillent d'arrache-pied au développement des variétés innovantes.

Le pouvoir central a affecté des milliards de dollars à la modernisation de son agriculture et de ses filières. Aujourd'hui, les chercheurs de l'École agronomique de Pékin s'appuient systématiquement sur l'IA. C'est l'arme qui doit faire de la Chine la première puissance agricole dans le monde. Un leitmotiv martelé lors du 20e Congrès national du Parti communiste, en octobre 2022, et encore rappelé dans le « Document central annuel » publié en février dernier. L'idée de « civilisation écologique » introduite par Hu Jintao en 2007 est l'un des axes politiques de Xi Jinping.

Le français Andros, connu pour ses confitures Bonne Maman, croit profondément dans l'industrialisation agroalimentaire de la Chine. Présent depuis 1998, il y exploite trois usines et projette d'en bâtir deux autres d'ici dix ans, selon son directeur en Chine, Maxence Zeng. Il veut faire de l'empire du Milieu son deuxième pilier mondial après l'Europe. Andros a apporté ses variétés en Chine et formé des agriculteurs locaux à ses exigences de qualité, créant une filière de la semence à la restauration. Andros sert 179 villes et compte 300 000 clients.

Des fraises blanches ou noires

À terme, la Chine entend s'imposer à l'exportation dans le secteur de la fraise comme dans d'autres. Si elle a fait des pas de géants dans le développement de production de ce fruit, elle ne peut que l'exporter en quantités confidentielles et généralement transformé en compote ou en confiture, en raison de sa fragilité.

En revanche, grâce à l'essor des nouvelles techniques, tous les Chinois peuvent aujourd'hui s'offrir des fraises à des prix accessibles. La consommation de fraises en Chine a connu une véritable accélération ces quinze dernières années, sous l'effet de l'urbanisation. La production nationale ne couvre d'ailleurs que 80 % de la consommation du pays. Le pouvoir d'achat a augmenté et les goûts alimentaires se sont raffinés, au profit d'une demande croissante pour des aliments sains et de qualité. Les fraises se consomment en dessert ou en collation, parfois dans des yaourts aromatisés, très populaires.

Les variétés produites sont multiples. Les tailles et les prix, aussi. La fraise a été déclinée dans des couleurs très différentes, du blanc au noir en passant par divers roses et rouges. La Snow White princess (« princesse Blanche-Neige ») tient le haut du pavé. On la doit au professeur Yuntao, de l'Académie d'agriculture, de la forêt et des sciences de Pékin, qui la décrit comme « charnue, juteuse mais ferme », de forme « conique » et de « taille moyenne ». « Sucrée et parfumée », moins acide que la fraise, la variété évoque un mélange d'ananas, fraise et banane.

Elle se cultive en pot comme en pleine terre, mais s'avère plutôt moins productive que d'autres variétés. Bien que classée dans les produits haut de gamme, en raison de sa rareté et de son arôme particulier, elle n'atteint pas les prix des japonaises blanches. La white jewel de Yasuhito Teshima et la bijin-hime de Mikio Okuda, considérées comme des denrées de luxe dans l'archipel nippon, sont souvent offertes à l'unité. La white jewel se vend entre 8 et 15 euros le fruit. Quant à la bijin-hime, elle peut atteindre les 50 euros l'unité. Pendant que le Japon vend ses fraises à l'unité et à prix d'or, la Chine, elle, mise sur la conquête du monde.