Cheikh Anta Diop, 40 ans après : l'héritage scientifique et panafricain d'un géant
Cheikh Anta Diop, 40 ans après : l'héritage d'un géant

Cheikh Anta Diop : quarante ans d'héritage scientifique et politique

Égyptologue renommé, intellectuel humaniste, homme politique engagé et panafricaniste convaincu, le parcours du savant sénégalais Cheikh Anta Diop demeure considérable par son ampleur et sa diversité. Ce 7 février 2026 marque le quarantième anniversaire de sa disparition, une occasion de célébrer son influence durable à travers le monde, particulièrement parmi les mouvements panafricanistes.

Un intellectuel africain du XXᵉ siècle aux multiples facettes

Considéré comme l'un des plus grands intellectuels africains du siècle dernier, Cheikh Anta Diop a laissé une œuvre scientifique et intellectuelle incontournable. Ses travaux de réhabilitation des civilisations noires africaines dans l'Histoire ont provoqué de vives controverses tout en exerçant une influence indéniable. Le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a récemment souligné l'importance capitale des travaux scientifiques et des prises de position du savant, qui ont largement contribué à l'éveil des consciences africaines et à la réhabilitation de l'histoire du continent.

La réhabilitation de la place de l'Afrique dans l'Histoire mondiale

Né le 29 décembre 1923 à Thieytou au Sénégal, Cheikh Anta Diop poursuit des études en France en double cursus sciences et sciences sociales. Profondément marqué par la vision eurocentrée de l'Histoire dominante à l'époque, qui niait l'existence de civilisations africaines, il consacre ses recherches à rectifier cette perspective et à réhabiliter l'histoire africaine noire. Cette idée lui étant insupportable, il va consacrer son travail de recherche à la rectifier et à réhabiliter l'histoire africaine noire et l'Africain, explique Aboubacry Moussa Lam, historien et égyptologue qui fut son assistant universitaire de 1982 à 1986.

Selon Lam, Diop affirmait qu'on ne peut comprendre l'humanité sans prendre l'Afrique comme point de départ, contribuant ainsi à l'élaboration d'une conscience africaine et à la décolonisation du narratif historique. Ses travaux s'attachent à démontrer que l'Égypte ancienne, berceau de l'humanité, était une civilisation négro-africaine, en établissant des parentés culturelles, linguistiques et sociales, ainsi que par la couleur de peau noire de ses habitants, comme le rapporte Mbaye Thiam, historien et archiviste à l'Université Cheikh Anta Diop.

Une théorie d'unité culturelle africaine

Cette théorie d'unité culturelle de l'Afrique est exposée dans son premier ouvrage majeur Nations nègres et culture, publié en 1954. Dans le contexte colonial de l'époque, ses idées suscitent de vifs débats et rencontrent une forte résistance. Sa thèse ne sera validée qu'en 1960, et il devra attendre 1980 pour pouvoir enseigner, le jury académique tentant alors d'empêcher la propagation de ses idées. Aujourd'hui encore, bien que son influence soit largement reconnue, certaines de ses théories, notamment concernant les parentés linguistiques ou la pigmentation de la peau, continuent d'être contestées par certains scientifiques.

De retour à Dakar après l'indépendance du Sénégal, il devient assistant à l'Institut fondamental d'Afrique noire où il crée le premier laboratoire africain de datation au carbone 14 à l'université de Dakar, qu'il dirigera de 1966 à 1986. Nommé professeur en 1981, il publie un autre ouvrage essentiel, Civilisation ou barbarie, et participe au grand projet de l'Unesco pour la rédaction de l'Histoire générale de l'Afrique.

L'engagement politique indissociable du travail scientifique

Pour Cheikh Anta Diop, l'engagement scientifique était intrinsèquement lié à l'engagement politique. Défendre l'Afrique et les civilisations noires dépend en grande partie de la réussite ou non du projet scientifique de restitution de la vérité historique sur l'Égypte ancienne, détaille Mbaye Thiam. La réappropriation de l'histoire constituait ainsi une démarche scientifique visant à fonder un projet politique cohérent.

L'homme crée plusieurs partis politiques au Sénégal, dont le Rassemblement national démocratique en 1975, malgré l'interdiction du multipartisme à cette époque, contribuant ainsi à la démocratisation de la vie politique sénégalaise. Opposant à Léopold Sédar Senghor et Abdou Diouf, il se revendique anticolonialiste et panafricaniste. Dans son manifeste Les fondements économiques et culturels d'un État fédéral d'Afrique noire publié en 1960, il défend la création d'un État fédéral africain, estimant que seule l'unité politique du continent peut permettre son développement.

Un panafricanisme des peuples

Souleymane Gueye, délégué général du Front pour une révolution anti-impérialiste, populaire et panafricaine, explique que ce manifeste politique constitue un ouvrage clé sur le plan idéologique. Il y partage sa vision d'un panafricanisme des peuples dont l'origine s'appuie sur l'unité et la parenté culturelle des Africains, précise-t-il. Cette vision devait déboucher sur une unité politique par la création d'un État fédéral d'Afrique, avant de se répercuter au niveau économique. C'est pourquoi Diop s'opposait à la création de la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest, qui partait selon lui de l'économie comme base commune.

Cheikh Anta Diop demeure une référence pour les militants panafricanistes du monde entier, et ses œuvres sont devenues des ouvrages fondamentaux dans les études africaines. Ses thèses continuent d'être développées par des chercheurs en Afrique, aux États-Unis et dans les Caraïbes.

La mobilisation pour préserver et diffuser son héritage

À l'occasion du quarantième anniversaire de sa mort, ses disciples se mobilisent plus que jamais pour revaloriser ses travaux et rendre hommage à cette figure appartenant à la mémoire collective. Des associations et organisations interviennent régulièrement dans les écoles pour préserver cet héritage précieux. Depuis 2015, une marche annuelle s'organise du 1er au 5 février entre Dakar et Thieytou sur 150 kilomètres pour honorer et vulgariser l'héritage scientifique, culturel et intellectuel de Cheikh Anta Diop.

Cette année, une centaine de participants dont des ressortissants d'Haïti, du Bénin et du Congo ont pris part à cette marche. Des étapes sont prévues dans des écoles, tandis que des conférences et échanges ont lieu en fin de parcours. Il faut éviter l'oubli car Cheikh Anta Diop fait partie du patrimoine universel de l'Afrique, défend Cheikh Ousmane Diallo, chargé de communication de la marche. Il est important de le rendre populaire et accessible, il ne doit pas seulement être lu par les intellectuels et l'élite.

Un héritage encore méconnu dans son propre pays

Si le nom de Cheikh Anta Diop fait consensus au Sénégal, ses ouvrages restent peu lus et son parcours souvent méconnu dans le pays. Ses œuvres ne sont toujours pas étudiées dans le programme scolaire, un manque évident selon Souleymane Gueye et d'autres militants panafricanistes et universitaires sénégalais qui réclament leur inscription dès l'enseignement élémentaire. On ne se rend pas compte du trésor que l'on a, au-delà même d'être une fierté nationale. Parfois on se dit qu'il est plus reconnu à l'extérieur, déplore M. Gueye.

Un projet de musée pour réhabiliter son patrimoine

Depuis plusieurs années, une réflexion est en cours pour réhabiliter ce patrimoine à travers la création d'un musée dans la maison où le chercheur a vécu et élaboré ses travaux de septembre 1960 à 1986 à Dakar. Annoncé en décembre 2023 par l'ancien Premier ministre à l'occasion du centième anniversaire du scientifique, le projet a été reporté mais reste d'actualité.

Il ne s'agit pas de faire un simple musée biographique, assure El Malick Ndiaye, directeur du musée Théodore Monod et chef du département des musées de l'IFAN. Les aspects multidimensionnels du projet rendent sa mise en œuvre très complexe, mais pas impossible. Le musée envisagé comprendrait un espace familial concernant sa vie et son époque, un autre pour la composante politique sur son engagement et le panafricanisme, et enfin un aspect scientifique qui pourrait être divisé entre plusieurs pôles pour exposer ses travaux.

Un institut pour la formation et le partage des savoirs est également à l'étude afin de vulgariser, rassembler, ouvrir le débat et servir de point focal pour les chercheurs. Pour El Malick Ndiaye, ce musée constitue une nécessité absolue : Je ne peux pas concevoir qu'au XXIe siècle et dans son propre pays, l'on ne fasse pas quelque chose de sa maison qui est un espace de mémoire. Cela est vital pour la société, la mémoire et la science.

La richesse du legs de Cheikh Anta Diop demeure impressionnante quarante ans après sa disparition, témoignant de l'actualité persistante de ses travaux et de son engagement pour la réhabilitation de l'histoire africaine et l'unité du continent.