Face à la crise des gilets jaunes et à la fracture territoriale, la France doit renouer avec une planification à long terme, à l'image de ce qu'a réalisé Charles de Freycinet au XIXe siècle. C'est ce que défend l'historien Antoine de Baecque dans une tribune au Point. Selon lui, la République a besoin de repenser le temps long pour l'aménagement du territoire, comme Freycinet avait su le faire avec son plan de 1878.
Le plan Freycinet : un modèle de vision à long terme
Charles de Freycinet, ministre des Travaux publics sous la IIIe République, a lancé en 1878 un plan ambitieux de développement des infrastructures ferroviaires et fluviales. Ce plan visait à relier les villes moyennes et les campagnes au réseau national, en construisant 181 lignes de chemin de fer d'intérêt local, soit près de 10 000 kilomètres de voies. L'objectif était de désenclaver les territoires et de favoriser le développement économique. Ce plan a été un succès : en 1914, la France comptait 50 000 kilomètres de voies ferrées, contre 26 000 en 1878.
Antoine de Baecque souligne que ce plan a été conçu avec une vision à long terme, sur plusieurs décennies, et a bénéficié d'un large consensus politique. Il a permis de structurer le territoire français et de créer les conditions de la croissance économique. Aujourd'hui, selon l'historien, la France a perdu cette capacité à planifier sur le long terme, ce qui explique en partie les difficultés des territoires ruraux et périurbains.
La nécessité d'un nouveau plan d'aménagement
Pour Antoine de Baecque, la France doit aujourd'hui s'inspirer de ce modèle pour répondre aux défis contemporains : transition écologique, mobilités, accès aux services publics. Il propose de lancer un grand plan d'aménagement du territoire, sur 20 à 30 ans, qui inclurait la relance du ferroviaire, le développement des énergies renouvelables, la rénovation des bâtiments publics et la création de zones d'activités économiques dans les zones rurales. Un tel plan nécessiterait un investissement massif, estimé à 100 milliards d'euros sur la période.
L'historien insiste sur la nécessité de dépasser les clivages politiques et de construire un consensus autour de ce projet. Il cite l'exemple du plan Freycinet, qui a été soutenu par les républicains modérés, les radicaux et même une partie de la droite conservatrice. Ce consensus a permis de garantir la continuité du projet malgré les changements de gouvernement.
Les obstacles à la planification à long terme
Plusieurs obstacles expliquent la difficulté actuelle à planifier sur le long terme. Le premier est le rythme électoral : les mandats de cinq ans incitent les décideurs à privilégier des actions à court terme, visibles et électoralement rentables. Le deuxième est la complexité administrative : les multiples niveaux de collectivités territoriales et les procédures complexes ralentissent la mise en œuvre des projets. Le troisième est le manque de culture de l'évaluation : il est difficile de mesurer l'impact des politiques sur le long terme.
Antoine de Baecque propose plusieurs pistes pour surmonter ces obstacles : créer une agence nationale de l'aménagement du territoire, dotée d'une autonomie de gestion et d'un budget pluriannuel ; instaurer des contrats de plan État-régions sur 10 ans ; et développer des indicateurs de suivi à long terme. Il estime que ces réformes institutionnelles sont indispensables pour retrouver une capacité de planification stratégique.
Un enjeu démocratique
Au-delà des aspects techniques, l'historien voit dans cette question un enjeu démocratique majeur. La crise des gilets jaunes a montré le sentiment d'abandon des territoires ruraux et périurbains. Un grand plan d'aménagement, conçu avec la participation des citoyens et des élus locaux, pourrait restaurer la confiance dans l'action publique. Il permettrait de redonner une perspective aux territoires qui se sentent délaissés par la mondialisation.
Antoine de Baecque conclut en rappelant que la France a déjà montré sa capacité à se projeter dans le futur : le plan Freycinet, mais aussi le plan de modernisation du pays après 1945, ou encore le plan TGV dans les années 1970. Il estime que la crise actuelle est une opportunité pour renouer avec cette tradition de planification. « La République a besoin de repenser le temps long, comme Freycinet avait su le faire », écrit-il.



