Alain Bombard, le naufragé volontaire qui traversa l'Atlantique sans vivres
Alain Bombard : traversée de l'Atlantique sans vivres

Le pari fou d'un médecin pour prouver la survie en mer

Le dimanche 19 octobre 1952, à l'aube naissante sur le port de Las Palmas aux îles Canaries, un jeune homme de 28 ans s'apprête à défier l'océan Atlantique dans des conditions extrêmes. Alain Bombard, médecin biologiste passionné, embarque seul à bord d'un canot pneumatique Zodiac baptisé « L'Hérétique ». L'embarcation mesure seulement 4,65 mètres et est équipée d'une simple voile d'Optimist. À son bord, aucune provision : pas d'eau potable, pas de nourriture fraîche ou en conserve. Seuls quelques équipements essentiels l'accompagnent : une tente, un sextant, une ligne de pêche, un couteau, un filet à plancton et quelques objets personnels.

Une théorie née d'une tragédie maritime

L'idée de cette expédition audacieuse trouve son origine dans un événement tragique survenu à Boulogne-sur-Mer. Lors de son internat en médecine, Alain Bombard assiste à l'arrivée à la morgue des 41 membres d'équipage du chalutier « Notre-Dame de Peyragudes », qui a sombré en quelques minutes au large. Convaincu que de nombreux naufragés pourraient survivre s'ils ne se laissaient pas abattre par le désespoir, le jeune médecin développe une théorie révolutionnaire sur l'alimentation et l'hydratation en milieu marin.

Selon sa conception, l'océan lui-même peut fournir les ressources nécessaires à la survie humaine. Pour valider cette hypothèse, il entreprend quelques mois plus tôt, avec le marin anglais Jack Palmer, une première tentative de traversée en Méditerranée puis dans l'Atlantique. Cette aventure, lancée depuis Monaco où Bombard travaille comme chercheur au Musée océanographique grâce à une bourse d'étude, se solde cependant par un échec prématuré.

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Soixante-cinq jours d'épreuves extrêmes

Pour cette seconde tentative, Alain Bombard choisit de partir seul depuis les îles Canaries. Son périple commence véritablement le 20 octobre 1952. Pendant soixante-cinq jours, il affronte des conditions particulièrement difficiles :

  • Absence quasi totale de pluie pendant les 22 premiers jours, le contraignant à une déshydratation sévère
  • Tempêtes violentes qui mettent à rude épreuve son embarcation fragile
  • Rencontres avec des requins potentiellement dangereux
  • Hallucinations provoquées par la faim et la soif extrêmes

Le 6 décembre, désespéré, il rédige même son testament. Pourtant, il persiste dans son entreprise, se nourrissant de poisson harponné et de plancton riche en vitamine C, et s'abreuvant de jus de poisson et des rares eaux de pluie qu'il parvient à recueillir.

L'arrivée triomphale et ses conséquences

Le 24 décembre 1952, après avoir parcouru environ 6 000 kilomètres, Alain Bombard atteint enfin la Barbade dans les Caraïbes. Son état physique est critique : il nécessitera une longue hospitalisation et subira plus tard l'ablation d'un rein. Mais le plus important est acquis : il a prouvé qu'un naufragé peut survivre en mer grâce aux ressources naturelles de l'océan.

À son retour à Paris, il publie en 1953 « Naufragé volontaire », un livre qui connaît un succès mondial retentissant. Son expédition contribue directement au développement des techniques de survie en mer et inspire la conception des canots de sauvetage gonflables qui équipent aujourd'hui la plupart des navires.

Un pionnier de l'écologie et de la politique

La carrière d'Alain Bombard prend ensuite une dimension écologique et politique marquée. Considéré comme l'un des premiers lanceurs d'alerte pour la protection de la planète, il collabore avec Paul Ricard au sein de son institut océanographique. Engagé au Parti socialiste depuis 1974, il soutient activement la campagne présidentielle de François Mitterrand et devient secrétaire d'État dans le gouvernement de Pierre Mauroy en 1981, bien qu'il ne conserve ce poste qu'un mois.

La même année, il est élu député européen, mandat qu'il exercera jusqu'en 1994. Proche de grandes figures comme Paul-Émile Victor, Jacques-Yves Cousteau et Haroun Tazieff, il aimait déclarer : « Nous étions des écologistes avant l'heure ».

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Alain Bombard, resté dans la mémoire collective comme le « naufragé volontaire » et un héros de la mer, s'éteint à l'hôpital militaire de Toulon le 19 juillet 2005, à l'âge de 80 ans. Son héritage perdure à travers les avancées qu'il a contribué à réaliser dans les domaines de la survie maritime et de la conscience écologique.