Médicaments en vente libre : 85% de la pollution pharmaceutique des eaux de Hong Kong
Médicaments en vente libre : 85% de la pollution des eaux de Hong Kong

Une pollution pharmaceutique massive dans les eaux de Hong Kong

Une équipe de chercheurs de la City University of Hong Kong (CityUHK) a analysé les rivières, estuaires et eaux côtières de la mégapole asiatique pour mesurer la présence de 35 médicaments dits « mobiles », capables de se déplacer dans les milieux aquatiques et d'atteindre la mer. Leurs résultats, publiés dans la revue Environmental Chemistry and Ecotoxicology, sont sans appel : les médicaments en vente libre représentent jusqu'à 85 % de la pollution pharmaceutique totale des eaux hongkongaises en saison humide, loin devant les médicaments sur ordonnance.

Un terrain d'étude unique

Ce territoire était un terrain de jeu tout trouvé pour ces expérimentations. « Les eaux côtières de Hong Kong sont un hotspot mondial de biodiversité marine, abritant 26 % de toutes les espèces marines recensées en Chine, soit environ 6 000 espèces, alors qu'elles ne représentent que 0,03 % de la surface marine du pays », explique au Point le Professeur Kenneth Mei-Yee Leung, directeur du State Key Laboratory of Marine Environmental Health à la CityUHK, qui a mené l'étude. « Ce contraste entre une urbanisation intense et une richesse écologique exceptionnelle rend crucial de comprendre la menace que représente la pollution de l'eau. »

Du cachet avalé à l'océan

Comment un simple comprimé d'aspirine finit-il par se retrouver dans la mer de Chine méridionale ? « Quand un habitant avale un médicament, les résidus non métabolisés sont excrétés dans l'urine ou les selles et entrent dans le système d'assainissement, poursuit le scientifique. Les eaux usées sont ensuite traitées dans des stations d'épuration, mais beaucoup de médicaments ne peuvent pas être efficacement éliminés par ce processus. Les résidus non éliminés sont donc rejetés dans les rivières urbaines, atteignent les estuaires, et finalement les eaux côtières. »

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À cela s'ajoute un comportement problématique encore trop répandu : certains habitants jettent directement leurs médicaments périmés dans les toilettes ou les éviers. Selon l'étude, environ 80 à 90 % des médicaments présents dans les eaux usées proviennent de l'excrétion corporelle, tandis que les 10 à 20 % restants viennent de médicaments directement déversés dans les égouts.

Le phénomène de « pseudo-persistance »

La grande surprise de l'étude réside dans un phénomène que les chercheurs nomment la « pseudo-persistance ». Certaines molécules se dégradent relativement vite dans l'environnement, et pourtant elles sont en permanence détectées dans les eaux. « C'est comme un évier avec le robinet et la bonde ouverts. La bonde ouverte représente la façon dont les polluants se dégradent et disparaissent, et le robinet qui coule représente la libération continue de nouveaux médicaments, illustre le Professeur Leung. Tant que le robinet reste ouvert, le niveau d'eau dans l'évier reste stable, il ne se vide jamais, et ce même si la bonde est ouverte. C'est la « pseudo-persistance » : une présence constante due à un apport continu, et non à une stabilité intrinsèque. » En clair : le paracétamol se dégrade, mais nous en consommons tellement et si continuellement que les rivières en sont toujours saturées.

Menace sur les dauphins blancs de Chine

Les conséquences écologiques sont loin d'être anodines puisque les médicaments sont des molécules bioactives par nature, conçues pour agir sur des organismes vivants. « Une exposition à faible dose sur le long terme peut affecter les organismes aquatiques, souvent via des effets toxiques chroniques et subtils : des changements significatifs dans les comportements, la physiologie et la reproduction, avec des conséquences écologiques en cascade », précise le chercheur.

Parmi les espèces les plus menacées figure le dauphin à bosse indo-pacifique, aussi appelé dauphin blanc de Chine, une espèce en danger critique dont l'habitat principal se situe précisément dans les eaux occidentales et méridionales de Hong Kong. « Cette espèce et ses proies sont soumises à une exposition continue et à long terme à ces substances chimiques », alerte Kenneth Mei-Yee Leung.

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Un nouveau cadre d'analyse

Pour identifier les molécules les plus préoccupantes, l'équipe de chercheurs a développé un nouveau cadre d'analyse, qui rompt avec les méthodes classiques d'évaluation des risques. « Les évaluations traditionnelles sont généralement utilisées pour évaluer les risques localisés sur des sites spécifiques, et reposent sur des données toxicologiques limitées. Cette approche peut passer à côté de menaces à l'échelle d'un réseau de rivières et d'estuaires connectés ».

Le nouveau cadre intègre à la fois les propriétés intrinsèques des polluants (leur persistance, leur mobilité, leur toxicité) et des modèles numériques simulant leur transport de la rivière vers la mer. Six molécules ont été identifiées comme prioritaires : la caféine, le paracétamol, la cétirizine, la cimétidine, la sitagliptine et la fexofénadine. Les quatre premières sont toutes en vente libre.

Lien entre démographie et pollution

L'étude met également en lumière un lien inattendu entre démographie et pollution : la structure d'âge d'une population influence directement la nature des médicaments que l'on retrouve dans ses rivières. Les populations âgées sont associées à une plus forte contamination par des médicaments contre les maladies chroniques comme le diabète, l'hypertension et les maladies cardiovasculaires. Or Hong Kong vieillit rapidement : la part des plus de 65 ans devrait passer de 20,5 % en 2021 à 36 % en 2046.

« Cela signifie que la contamination environnementale par les médicaments contre les maladies chroniques va augmenter drastiquement dans les prochaines décennies », avertit le chercheur. « Nos stratégies de surveillance et d'atténuation doivent anticiper ce changement démographique. »

Des responsabilités partagées

L'étude porte sur les eaux de Hong Kong, mais les molécules identifiées comme problématiques sont présentes dans les rivières et estuaires du monde entier. « La situation est probablement la plus préoccupante dans les métropoles côtières densément peuplées et rapidement urbanisées, notamment celles dont les infrastructures de traitement des eaux usées ne sont pas équipées pour éliminer les produits chimiques hautement mobiles et persistants. »

Face à ce défi, le chercheur appelle à une responsabilité partagée. Les gouvernements doivent moderniser les stations d'épuration et mettre en place des programmes de collecte des médicaments non utilisés. Les citoyens doivent cesser de jeter leurs médicaments dans les toilettes et les rapporter en pharmacie. Et l'industrie pharmaceutique doit, elle aussi, jouer son rôle : « fournir des instructions claires sur l'élimination des produits sur les emballages, et se concentrer sur la réduction des émissions à la source. »

De son côté, le directeur du State Key Laboratory of Marine Environmental Health à la CityUHK veut s'attaquer à une problématique encore inexplorée par la science : la toxicité des mélanges de médicaments, cet « effet cocktail » sur l'environnement. « Dans les milieux aquatiques, les organismes sont exposés simultanément à des dizaines de médicaments. Nous ne comprenons pas encore pleinement comment ces mélanges interagissent ni quelles sont leurs conséquences à long terme sur la santé des écosystèmes. » Autre chantier de l'équipe : étendre ce cadre d'analyse à des estuaires du monde entier, dans le cadre du programme mondial de surveillance des estuaires (GEM, Global Estuaries Monitoring), porté par les Nations unies.