Bras de fer commercial entre l'UE et l'Indonésie sur les biocarburants
UE-Indonésie : tensions commerciales sur les biocarburants

Depuis décembre 2019, l'Indonésie a engagé des démarches auprès de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) contre la directive RED II, pilier historique de la politique européenne en matière d'énergies renouvelables. En mars 2026, ayant obtenu gain de cause sur certains points, l'Indonésie menace désormais les États membres de l'UE de représailles commerciales ; pour la France, les secteurs visés incluent les exportations emblématiques comme le vin, les spiritueux et les produits industriels.

Ce bras de fer ne doit toutefois pas masquer une avancée essentielle : l'Europe a su, avec le règlement sur la déforestation importée (EUDR), franchir un cap décisif. Pour la première fois, même si la date de mise en œuvre est désormais reportée au 31 décembre 2026, l'accès au marché européen est conditionné à une exigence claire de « zéro déforestation », fondée sur la traçabilité et la responsabilité des opérateurs. Cette approche constitue une rupture bienvenue avec une logique purement déclarative.

Complémentarité des directives RED II, RED III et EUDR

Les directives RED II et RED III encadrent avant tout les objectifs énergétiques, notamment en matière de biocarburants et de réduction des émissions. Elles définissent des critères de durabilité, mais restent centrées sur les usages énergétiques. Par contre, l'EUDR s'attaque directement à l'origine des matières premières, en intégrant la déforestation comme critère d'accès au marché. Cette complémentarité est une force, à condition d'être pleinement assumée et opérationnalisée.

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Le risque, aujourd'hui, est que cette architecture ambitieuse soit fragilisée par des contestations juridiques externes et par des failles internes dans sa mise en œuvre.

La montée d'une fraude « verte » qui teste la crédibilité européenne

Car la réalité du terrain met à l'épreuve ces dispositifs. Une enquête publiée en mars 2026 a confirmé l'existence d'un système de fraude en Indonésie : de l'huile de palme brute est étiquetée comme « effluents d'usine » (Palm Oil Mill Effluent, POME), afin de contourner les critères de durabilité et les mécanismes fiscaux.

Les autorités indonésiennes ont elles-mêmes reconnu que les volumes exportés sous cette catégorie excèdent largement les capacités réelles de production. Ce décalage a révélé une fraude systémique, permettant d'introduire sur les marchés internationaux, y compris Européens – des produits non conformes.

Dans ce contexte, l'EUDR apparaît non pas comme une contrainte excessive, mais comme une nécessité stratégique. Le Règlement offre précisément le cadre pour exiger des preuves robustes d'origine et pour responsabiliser l'ensemble de la chaîne d'approvisionnement. Mais encore faut-il que ses outils de contrôle soient à la hauteur des montages frauduleux observés et que la diligence raisonnée que doivent mettre en œuvre les importateurs européens soit effectuée de bonne foi et entièrement le long des chaînes d'approvisionnement, parfois complexes.

Le cas de certaines entreprises européennes, approvisionnées à leur insu par ces filières opaques, illustre les limites actuelles des systèmes de certification. Il souligne l'urgence de renforcer la vérification, de croiser les données et d'investir dans des outils de traçabilité réellement performants.

L'agriculteur français est un allié de la transition

Dans ce paysage, les agriculteurs français incarnent une forme de cohérence que les politiques publiques doivent mieux valoriser. Les filières de colza et de betterave répondent déjà à des exigences élevées, tant au titre des directives RED II et RED III.

Chaque litre de biocarburant produit en France est traçable, audité et conforme à des critères stricts, garantissant notamment une réduction significative des émissions de gaz à effet de serre par rapport aux énergies fossiles. Ces performances reposent sur des pratiques agricoles maîtrisées et sur des investissements continus dans les filières.

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Dans un contexte où les marchés énergétiques restent volatils, avec un pétrole au-delà de 100 dollars au printemps 2026, ces filières offrent une réponse tangible : une énergie disponible, compétitive et produite localement. Elles constituent un levier immédiat de souveraineté, sans compromis sur les exigences environnementales.

Dès lors, la question n'est pas d'opposer ouverture commerciale et protection des producteurs, mais de garantir une équité réelle. Il ne peut y avoir de transition crédible si les efforts des acteurs les plus vertueux sont neutralisés par l'entrée de produits non conformes ou frauduleux.

Assumer une ligne européenne claire

L'Europe dispose aujourd'hui des briques réglementaires nécessaires : RED II et RED III pour orienter le mix énergétique, l'EUDR pour garantir l'intégrité environnementale des approvisionnements. L'enjeu n'est plus d'ajouter des normes, mais de les faire respecter, de les articuler clairement et de les défendre sur la scène internationale.

Cela suppose d'assumer une position ferme : la durabilité ne peut pas être une option dans le commerce mondial. Elle doit devenir une condition d'accès, appliquée de manière cohérente et contrôlée avec rigueur.

Les agriculteurs français ne demandent pas de protection artificielle. Ils demandent que les règles du jeu soient les mêmes pour tous, et que les engagements européens – notamment en matière de zéro déforestation – soient non seulement proclamés, mais effectivement garantis.

À cette condition, l'Europe pourra transformer une contradiction apparente en avantage stratégique : faire de l'exigence environnementale non pas une faiblesse, mais le socle d'une souveraineté retrouvée.

Pierre Bois D’Enghien est ingénieur agronome des régions tropicales, spécialiste de l'Environnement et auditeur RSPO