Un artiste réclame 25 millions de dollars à la Fifa
Et si la Fifa se retrouvait à devoir payer 25 millions de dollars (21,6 millions d’euros) à un artiste dont ils ne connaissaient sûrement pas l’existence ? C’est en tout cas ce que réclame Wyland après que l’instance internationale a effacé, il y a quelques jours, l’une de ses œuvres d’art à Dallas (Texas) pour la remplacer par une publicité pour la Coupe du monde. L’œuvre en question, une gigantesque fresque murale représentant des baleines, avait pour but de sensibiliser à la préservation des océans.
Un désastre écologique annoncé
À l’aube de cette 23e édition du Mondial, la préservation des océans et, plus largement, de l’environnement semble être le dernier des soucis de la Fifa. L’instance a décidé d’organiser, pour la première fois, une Coupe du monde dans trois pays, avec 48 équipes, 40 matchs de plus et des voyages en avion infinis. « On se disait que l’édition au Qatar serait la pire, mais cette Coupe du monde est un vrai désastre écologique », estime Peter Crisp, membre de l’organisation Fossil Free Football. « C’est le tournoi le plus polluant qu’il n’y ait jamais eu. La Fifa se fout de l’environnement. »
Rien que pour la phase de poules, la Belgique va devoir parcourir plus de 3 000 km en quelques jours entre Seattle, Los Angeles, Vancouver et leur camp de base à Renton (Washington). Au total, cette Coupe du monde devrait générer plus de 9 millions de tonnes de CO2, soit presque deux fois plus que le Mondial au Qatar, l’équivalent d’un pays comme le Luxembourg sur une année, selon Scientists for Global Responsibility.
Un partenariat avec Aramco décrié
Pour couronner le tout, en 2024, la Fifa a noué un partenariat avec les Saoudiens d’Aramco, « responsable de plus de 4 % des émissions totales entre 1965 et 2017 », rapporte Fossil Free Football. Selon les chercheurs de Scientists for Global Responsibility, les émissions induites par cet accord de sponsoring avec Aramco, qui va pouvoir distiller son message pro énergies fossiles durant tout le Mondial, sont estimées à près de 30 millions de tonnes de CO2.
« D’un côté la Fifa signe les accords de Paris sur le climat et de l’autre ils signent avec la plus grande entreprise de pétrole au monde », explique Sofie Junge Pedersen, internationale danoise passée par la Juve ou l’Inter, qui œuvre pour la protection de la planète. « Les actes ne collent pas à leurs paroles. »
Des promesses non tenues
Qu’il paraît loin le temps où Gianni Infantino, le président de la Fifa, lors de la COP26 à Glasgow en 2021, affichait sa « détermination à lutter contre le réchauffement climatique ». Ou quand, en 2022, il promettait un tournoi au Qatar au bilan carbone neutre. Des propos qui lui avaient d’ailleurs valu d’être épinglé par la Commission suisse sur la loyauté pour des « fausses promesses climatiques ». Pour cette édition au Canada, aux États-Unis et au Mexique, face à l’évidence, aucune fausse promesse ou greenwashing mal placé, le mal est déjà fait.
Des joueurs en première ligne
Au milieu de tout cela se trouvent les joueurs, qui vont devoir enchaîner les vols plus ou moins longs et supporter des chaleurs horribles (plus de 35 °C) en jouant au beau milieu de l’après-midi. Et ce ne sont pas les deux pauses fraîcheurs par match, plus utiles pour faire entrer des pépètes que pour la santé des joueurs, qui vont changer quelque chose. « Les joueurs sont forcés de jouer dans des conditions dangereuses pour eux », reprend Peter Crisp. « Je pense qu’il est important pour eux de parler de ces problèmes. »
Certains ont commencé à pousser une petite gueulante, à l’image du Norvégien Morten Thorsby, qui affrontera la France le 22 juin à Philadelphie. Lui et 135 autres joueurs et joueuses professionnels ont envoyé une lettre ouverte à la Fifa et à son président, Gianni Infantino, pour demander à protéger davantage les joueurs de ces conditions extrêmes et, surtout, à ce que l’instance prenne des mesures concrètes pour la protection de l’environnement.
« On est sur la compétition la plus polluante de l’histoire et on a l’impression que la Fifa ne prend pas ça sérieusement en compte », nous explique Sofie Junge Pedersen, qui fait partie des signataires. « On va vraiment dans la mauvaise direction. Il y a de plus en plus de joueurs sensibles à cette cause, car on ressent de plus en plus les conséquences du changement climatique quand on joue au football. »
L’attente de soutiens de poids
Sur les 135 joueurs et joueuses professionnelles qui ont signé cette lettre ouverte, pour l’instant restée sans réponse, seul Thorsby, qui est engagé depuis plusieurs années dans la lutte pour la protection de l’environnement, dispute cette Coupe du monde 2026. Pour que ce combat prenne encore un peu plus d’ampleur, la prise de position d’un ou plusieurs gros poissons serait souhaitable.
« Les joueurs peuvent faire la différence », assure David Wheeler, footballeur anglais passé par Queens Park Rangers ou Portsmouth, membre du groupe des 135. « Plus il y aura de gros noms, mieux ce sera, ils sont probablement ceux qui peuvent avoir le plus d’influence dans la société, même si c’est dingue de dire ça. On a le soutien des experts scientifiques, il suffit de quelques gros noms, que les médias relaient cette cause pour mettre un peu plus de pression sur la Fifa. »
Un manque de conscience général
En dehors des quelques sorties médiatiques sur les vagues de chaleur qui s’abattent sur le continent américain et qui pourraient avoir un impact sur le jeu, la très grande majorité des joueurs reste muette quand il s’agit de parler réchauffement climatique, protection de l’environnement et énergies fossiles. « Mais c’est un problème global », reprend Wheeler. « Peu de gens, y compris les joueurs, sont conscients de la gravité de la situation. Tout le monde devrait pousser pour une décarbonation et une réduction drastique des énergies fossiles. »
Alors, comme au Qatar en 2022, quand la sélection allemande avait notamment protesté en faveur des droits humains avant un match, pourrait-on voir certaines actions pro climat durant cette Coupe du monde ? « Je serais ravie de voir des sélections ou même des fédérations communiquer sur ce sujet », indique Pedersen. « Peut-être que ça se passera si des joueurs souffrent trop de la chaleur, s’il se passe quelque chose d’extrême. »
« On doit continuer de pousser pour des changements », insiste-t-il. « Si des joueurs montrent leur soutien à des organisations qui travaillent pour un football plus éco-responsable, c’est déjà un premier pas… Un joueur qui va dire qu’il veut une planète en bonne santé, ça reste important. Si nous perdons l’espoir, qu’est-ce qui va se passer ? »



