Une centrale à béton au cœur du quotidien
Cachés derrière d'immenses conifères, les caravanes et les petits chalets de fortune des gens du voyage de l'aire d'accueil d'Hellemmes-Ronchin, près de Lille, paraissent minuscules face à l'énorme centrale à béton qui leur fait face. Si jusque-là les habitants « bénéficiaient » d'une vue dégagée sur le silo à ciment et la bétonnière, depuis quelques mois, ne dépasse plus de la haie que le haut de la bétonneuse de l'entreprise Béton distribution qui tourne à plein régime toute la journée. Ici, la poussière des gravats émise par les activités de la centrale a totalement colonisé l'air. Et conjuguées aux allées goudronnées de l'aire d'accueil, elles font suffoquer ses habitants lors des fortes chaleurs comme celles récentes de mai et de juin.
« Avant, la vue donnait directement sur la centrale. Aujourd'hui, c'est un peu mieux », reconnaît Sue-Ellen Demestre, présidente de Da So Vas. L'association fondée par une dizaine de femmes de la communauté des gens du voyage, d'abord comme collectif en 2013, puis en structure associative en 2022, milite depuis plus de quinze ans contre la pollution environnementale à laquelle sont exposées les 57 familles installées sur l'aire. Et réclament des refuges climatiques et logements adaptés à leur mode de vie désormais sédentaire.
Un cocktail explosif de béton, goudron et pesticides
Pris en étaux entre une cimenterie, une concasserie et un champ agricole régulièrement arrosé de pesticides, les gens du voyage d'Hellemmes-Ronchin subissent de plein fouet les répercussions de ce véritable cocktail explosif. « Quelques mois après notre installation en 2006, nous avons été nombreux à attraper la "gale du ciment" », se souvient Sue-Ellen. Une dermatite de contact qui provoque des irritations, des gerçures et des crevasses sur la peau en raison des poussières de gravats. « On a été mis en quarantaine et les enfants n'ont pas pu aller à l'école pendant un moment. Et le pire, c'est que certains élus nous ont répondu que c'était certainement un problème d'hygiène », raconte-t-elle, dépitée.
Sept ans plus tard, plusieurs mamans d'Hellemmes-Ronchin remarquent des problèmes respiratoires de plus en plus récurrents chez leurs enfants qui sont, en comparaison des autres aires d'accueil situées aux alentours, beaucoup plus malades que les autres. Dans le même temps, le nombre de cancers, tout âge confondu, augmente également de manière exponentielle, assure la présidente de l'association, qui précise : « Ici, la durée de vie dépasse rarement 65 ans. »
Des alertes lancées dès 2013 sans réponse
Révoltées, plusieurs femmes d'Hellemmes-Ronchin décident alors, en 2013, de créer le collectif pour faire face aux collectivités et réclamer le relogement des 150 habitants de l'aire d'accueil, loin de cette pollution qui semble les tuer peu à peu. Dans un premier temps, quelques élus locaux répondent présents, mais la plupart boudent ces « voyageurs » qui leur semblent bien encombrants. Pendant cinq ans, rien ne se passe ou si peu malgré les nombreuses alertes, la participation du collectif à des tables rondes et même une invitation à l'Assemblée nationale pour rencontrer des responsables du ministère de la Santé. « On nous a répondu "on reviendra vous voir". Ça n'a jamais été le cas », assure Sue-Ellen.
En 2018, pourtant, les choses semblent prendre une tournure plus favorable. Une infirmière de l'association La Sauvegarde du Nord – qui n'a pas donné suite à nos sollicitations –, est missionnée sur l'aire d'accueil par l'Agence régionale de santé (ARS) « afin de recueillir des informations auprès des habitants et de rassembler les éléments médicaux disponibles », explique la métropole européenne de Lille (MEL) à 20 Minutes.
Une enquête sanitaire jugée insuffisante
Une première victoire. Mais le soulagement est de courte durée. « L'infirmière a juste fait le tour pendant un ou deux jours, pris les carnets de santé des enfants, noté les maladies qu'on lui a rapporté. Mais dans son rapport, il était écrit qu'il s'agissait de maladies courantes et qu'il était impossible de prouver qu'elles étaient en lien avec notre environnement », rapporte Sue-Ellen.
L'ARS affirme, de son côté, que « ces signalements faisaient état de symptômes non spécifiques (comme des maux de tête ou des démangeaisons) ne permettant pas d'identifier une cause à ces derniers (les causes de ces symptômes pouvant être multiples) ; ni d'identifier la prévalence de pathologies en particulier ». Et certifie que les différents « travaux » menés « n'ont pas permis de mettre en évidence l'existence de maladies chroniques spécifiquement liées à l'environnement de vie ».
Des mesures de pollution contestées
Des relevés de pollution sont également opérés par la Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (Dreal) à deux reprises, en 2015 et en 2023. Une canne télescopique est ainsi installée sur le site pour tenter de mesurer le degré de pollution. Mais là encore, le rapport remis par la Dreal ne donne rien. « La personne qui est venue installer ces "tiges" nous a expliqué que ces outils étaient normalement utilisés dans des entreprises, et n'étaient pas calibrés pour réaliser ce type de mesures », explique Sue-Ellen.
L'eurodéputée écologiste, Marie Toussaint, qui suit de près le dossier depuis 2020, assure pourtant que sur ce point-là, des réponses contradictoires leur ont été données : « Nous avons reçu un courrier qui disait que, comme le site était pollué, il était compréhensible de vouloir en extraire les habitants. Mais par ailleurs, on nous répondait que les études à disposition ne montraient pas de pollution… »
Contactée par 20 Minutes, la Dreal a indiqué qu'elle répondrait si elle avait « des éléments à [nous] communiquer ». Mais elle n'a pas donné suite malgré nos relances.
Un relogement qui se fait attendre
Concernant les possibilités de relogement, la MEL affirme que « les alertes sanitaires et sociales formulées dès 2013 […] ont été prises au sérieux ». Mais que « l'identification d'un site permettant de reloger les familles concernées dans des conditions conformes aux exigences réglementaires […] s'est heurtée à plusieurs difficultés : rareté du foncier disponible, contraintes techniques et urbanistiques, ainsi que nécessité d'obtenir l'accord des collectivités concernées ».
« C'est leur argument depuis toujours : ils ne trouvent pas de terrain, il y a trop de travaux, ça coûte de l'argent… », déplore Sue-Ellen.
Une prise illégale de terrain comme déclic
C'est une prise illégale de terrain, en 2025, qui débloque finalement la situation. « Chaque été, nous demandions un terrain provisoire à la métropole pour échapper à la conjugaison de la chaleur et de la pollution, indique Sue-Ellen. Mais on nous répondait toujours négativement. » Au mois de juin, une trentaine de caravanes décident donc de quitter l'aire d'accueil, et s'installent tout l'été sur un terrain vide plus accueillant à Villeneuve-d'Ascq, avant d'en être expulsés. Puis, ils ciblent l'ancien circuit moto abandonné de Lezennes. « On s'est installés là au mois d'octobre et comme par magie, une semaine plus tard, la métropole a trouvé un autre terrain disponible pour nous accueillir », ironise Sue-Ellen. Un ancien club de poney ayant fait faillite à Ronchin et fermé définitivement avait été laissé vacant cinq mois plus tôt.
Un terrain provisoire lui aussi goudronné
Un retournement de situation que la MEL justifie par une « opportunité foncière » qui a « permis d'aménager rapidement un terrain provisoire ». Avec l'objectif, aussi, de « réduire les situations d'occupation non autorisée qui se multipliaient faute d'alternative », reconnaît la métropole. Revers de la médaille : cette solution de relogement n'a été proposée qu'aux caravanes installées sur le circuit moto. « Les plus malades, les plus jeunes et les plus âgés n'avaient pas pu suivre, et sont donc restés sur l'aire polluée d'Hellemmes-Ronchin », regrette Marie Toussaint. Sue-Ellen pointe de son côté le problème du revêtement du nouvel emplacement. « Ils ont à nouveau recouvert le terrain de goudron. » Celui-ci peut atteindre entre 50 et 65 °C lors de fortes chaleurs.
Dans un document adressé à l'association en octobre 2025, la MEL assure que « ces aménagements […] ne sauraient remettre en cause » le « relogement global des familles d'Hellemmes-Ronchin ». « L'objectif demeure inchangé : permettre la fermeture définitive de l'aire actuelle au profit de solutions plus adaptées », confirme-t-elle à 20 Minutes. Elle assure que « plusieurs opportunités foncières sont à l'étude ». Aucune date n'a cependant, pour l'heure, été avancée.



