Mémoire juste : entre devoir et rente, le chemin de crête de Macron
Mémoire juste : entre devoir et rente

Lors d'un entretien il y a quelques années, Emmanuel Macron s'est longuement attardé sur un concept que j'ignorais alors : la « mémoire juste ». Ni ressassement obsessionnel qui alimente une rente mémorielle, ni oubli confortable qui empêche de construire un récit au passé et une identité au présent. Le concept clé, m'expliqua-t-il, il l'avait emprunté à Paul Ricœur, dans son fulgurant essai La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli. En substance : se souvenir sans s'y enfermer, oublier sans perpétuer l'injustice.

Ni culte ni amnésie

L'oubli est parfois une manière de vivre heureux, et se souvenir, une forme de générosité envers les générations à venir, pour les préserver de commettre les mêmes erreurs. Cette dialectique du souvenir et de l'oubli, Macron la convoquait pour parler de la France et de ses passés riches et difficiles : colonisation, guerre d'Algérie. Ricœur, lui, en faisait une politique de la « juste mémoire » : une mémoire qui n'est ni culte ni amnésie, mais effort de justice envers les victimes, appuyé sur le travail des historiens plutôt que sur la seule sacralisation des souvenirs.

Plus tard, je lis L'Imposteur, de Javier Cercas – traduit en français en 2015 –, écrivain qui ne cesse d'explorer dans ses romans la question de la mémoire et du « qu'en faire ? ». J'y découvre cette remarque lumineuse à propos de l'imposteur, Enric Marco, ce Catalan qui se fit passer pendant des années pour une victime de la déportation nazie et des camps de concentration, avant d'être démasqué en 2005. Cercas écrit que Marco a été le produit de « deux prestiges parallèles et indépassables : le prestige de la victime et le prestige du témoin ; personne n'ose mettre en doute l'autorité de la victime, personne n'ose mettre en doute l'autorité du témoin : le retrait pusillanime devant cette double subordination – la première d'ordre moral, la seconde d'ordre intellectuel – a fait le lit de l'escroquerie de Marco ».

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Les rentiers du passé

On peut retenir cette analyse pour le fameux dossier de la mémoire entre la France et l'Algérie. Trop de témoins, trop de faux témoins qui viennent raconter ce qu'ils n'ont pas vécu, trop de douleur, mais aussi trop de silences, et si peu d'historiens libres pour démêler le vrai de la propagande. Le chantage à la mémoire fonctionne à plein régime dans le dossier franco-algérien et piège le récit : chaque camp tient à sa blessure comme à un capital politique, plus qu'à une vérité partagée.

En Algérie, on a vu apparaître les faux vétérans et leurs escroqueries, financières et morales, les organisations des « fils de martyrs », puis les organisations des fils de vétérans vivants, chacune avec ses droits, ses passe-droits, ses privilèges et ses rentes symboliques. « Prestige de la victime, prestige du témoin » : la formule de Cercas convient trop bien à ce marché saturé de mémoire où la souffrance devient parfois statut officiel, carrière, autorisation de parler au nom de tous pour, justement, se faire un nom.

Dans Les Damnés de la terre, publié en 1961, Frantz Fanon avait déjà averti contre cette aristocratie dangereuse des « libérationnistes », cette nouvelle classe de héros autoproclamés qui confisque la légitimité de la libération pour la transformer en capital politique et matériel. D'ailleurs, plus on avance dans le temps, plus on rencontre de zélotes du mémoriel en Algérie ; les pires sont ceux qui n'ont jamais fait la guerre ou l'ont subie. Entre la « juste mémoire » rêvée par Ricœur et cette économie de la mémoire, il y a tout l'écart entre un devoir de justice envers les morts et une rente sans fin sur leur sacrifice.

Quelle politique mémorielle pour la France ?

On me pose souvent la question : Macron a-t-il tort ou raison de multiplier les gestes « mémoriels » face à un régime algérien qui nourrit sa propre guerre imaginaire avec la France ? Oui et non. La réconciliation est un acte solitaire : elle ne peut être qu'intérieure à chaque société, elle ne se décrète pas à deux, au terme d'un marchandage bilatéral. La mettre à la charge du bilatéral, c'est se condamner à la surenchère du vis-à-vis, donc à l'échec.

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La France a besoin d'un récit d'histoire puissant, juste et assumé. Mais elle ne peut pas non plus s'enfermer dans un mémorial de la seule contrition : elle ne peut avancer que par la mémoire juste, celle où l'on raconte ce qui s'est passé sans y trouver le prétexte de renoncer à soi-même pour plaire à l'autre. Chemin de crête, bien sûr, mais le seul qui coupe l'herbe sous les pieds des séparatismes, des doléances infinies et des manipulations de mémoire.