Alors que deux épisodes de canicule ont porté la Méditerranée jusqu'à 29°C fin juin, les chercheurs de l'Ifremer expliquent les conséquences d'une telle augmentation des températures sur la biodiversité marine.
Des températures historiques dans l'étang de Thau
"La température de l'eau a baissé, mais elle était à 28°C lundi… Là, grâce au vent, regardez, on est encore à 25°C", sourit Valérie Derolez, chercheuse en écologie côtière à l'Ifremer, en sortant de l'eau la balise de mesure plongée au milieu de l'étang de Thau, devant Mèze (Hérault), vendredi 2 juillet. Malgré ce léger mieux, encore plus marqué en mer qui a perdu presque 10°C (de 29°C à 19°C) cette semaine avec le phénomène d'upwelling – le vent fait remonter les masses d'eau profondes et plus froides – les deux canicules précoces de mai et juin inquiètent les scientifiques.
"Dans l'étang, nous avons eu des pointes à 32°C et même 36°C à certains endroits", abonde Franck Lagarde, chercheur de l'Ifremer Sète. "Même si on savait que ça allait venir et que l'on mesure depuis 1960, nous sommes surpris de la violence de ce que l'on vient de vivre. Rappelons-le, l'origine du réchauffement climatique, c'est l'activité humaine avec des émissions de gaz à effet de serre."
Anomalies de +6°C : un constat historique
Nathaniel Bensoussan, chercheur au Lops (Laboratoire d'océanographie physique et spatial) et spécialiste de la Méditerranée dont la température a globalement gagné 1,5°C en 40 ans, ajoute : "Nous sommes sur le qui-vive. Ce que l'on vit est historique avec des anomalies de +6°C si précocement, 28°C pour la mer en début d'été c'est tout à fait inhabituel."
Passé le constat, ces scientifiques se plongent aussi sur les conséquences de ce qu'ils appellent des vagues de chaleur. Les toutes récentes sont encore difficiles à analyser, quoique. "Au niveau de l'oxygène de l'étang, nous étions en dessous de cinq milligrammes par litre à cause des grosses chaleurs, ce qui engendre du stress biologique pour tous les animaux. Avec ce coup de vent, nous sommes remontés à huit, nous avons gagné un peu de temps sur l'été", mesure encore Valérie Derolez depuis le bateau de l'Ifremer.
Précocité inédite des huîtres et fatigue physiologique
Franck Lagarde, coordinateur du programme Ecoscopa sur l'huître creuse, a constaté que dans la lagune de Thau, "les huîtres ont pondu avant fin mai, c'est une précocité jamais observée… Dans ce monde à +1,5°C, nous sommes dans un monde inconnu, on avance en aveugle". Il a également observé ces dernières années de la "fatigue physiologique" de ces coquillages en raison de ces pontes précoces, entraînant une qualité moindre à l'automne par rapport au printemps. Ou encore l'apparition d'un nouvel organisme de type endolithe, à l'intérieur de la coquille, constaté en 2025, dont l'origine inconnue va être étudiée.
Sur les cinq dernières années, alors que les taux de croissance des huîtres ont diminué de 14 à 62 % en Atlantique et en Manche, ce n'est pas le cas en Méditerranée où les pluies abondantes de l'hiver ont apporté du nutriment.
"On plonge dans un cimetière marin" : gorgones et nacres menacées
La diminution, voire la disparition à certaines profondeurs des gorgones rouges, coraux mous typiques de la Méditerranée, notamment dans les Pyrénées-Orientales, est en revanche documentée. "Cette espèce emblématique qui joue l'équivalent du rôle des arbres dans une forêt en servant d'abri, illustre la brutalité du changement climatique en cours. Nous avons eu de nombreux épisodes de mortalité, on les retrouve nécrosés, avec seulement l'axe calcaire blanc, comme un feu de forêt, on plonge dans un cimetière marin", déplore Nathaniel Bensoussan.
Déjà, une cinquantaine d'espèces ont été affectées par les canicules marines et cette tropicalisation de la mer affecte les grandes nacres en favorisant les maladies et menace les stocks de biomasse des poissons juvéniles ou encore la production de moules.
Une Méditerranée trop chaude pour les moules
"La mer Méditerranée est trop chaude pour produire des moules, elles sont sensibles à la température, à 27,5°C ou 28°C, elles décrochent", rappelle Franck Lagarde.
D'autres effets du réchauffement peuvent apparaître aussi en trompe-l'œil. Comme les précieux herbiers de posidonie, endémiques de Méditerranée, puits à carbone et refuges pour les petits poissons, dont les floraisons inédites en 2022 ont été documentées avec le suivi de 442 sites. "Ces floraisons massives peuvent fragiliser les posidonies, car elles mobilisent une quantité importante d'énergie au détriment de leur croissance", avertit Nathaniel Bensoussan. Idem pour les indispensables herbiers, dont les réactions à la chaleur sont soit désastreuses soit bénéfiques, perturbant quoi qu'il en soit l'écosystème.
"Ces vagues de chaleur marine, ce qui est exceptionnel c'est leur durée, leur intensité et leur répétition, il faut des suivis, des protocoles pour mesurer les impacts biologiques", insiste le chercheur du Lops.



