Ils ressemblent à de simples caméras de surveillance. Pourtant, les dispositifs installés sur le front de mer de Palavas-les-Flots, de part et d’autre de l’embouchure du Lez, sont des outils de vidéo monitoring très sophistiqués. Ils suivent en temps réel l’érosion, les risques de submersion, la hauteur et l’énergie des vagues.
Un suivi complet de la dynamique littorale
« Depuis 2022, on dispose d’un suivi complet de la dynamique littorale, du haut de plage jusqu’aux petits fonds », explique Yves Soufflet, directeur de la société toulousaine Waves’n See. Les caméras ont été placées stratégiquement : entre les brise-lames, où le risque de submersion est accru, et les épis, qui bloquent le transit sédimentaire, créant des déficits de sable en amont.
Ces données sont analysées par l’équipe de Frédéric Bouchette, chercheur au laboratoire Géosciences de l’Université de Montpellier dans le cadre du projet Palavas Horizon 2050. « On ne peut plus se contenter de s’alarmer après chaque tempête. Il faut anticiper, modéliser et accepter que certaines zones ne puissent plus être protégées », insiste-t-il.
Moins 30 mètres de côte d’ici dix ans
Longtemps perçue comme climatosceptique, la municipalité de Palavas, dirigée par Christian Jeanjean (DVD) a fait un virage à 180 degrés en signant en 2025 une convention-cadre avec les scientifiques pour une dizaine d’années. « La réalité nous rattrape, il faut urgemment penser à l’avenir de notre littoral, non pas contre mais avec la nature », reconnaît le maire, également vice-président de l’agglomération Pays de l’Or, qui estime les premiers investissements nécessaires à 15 millions d’euros.
Les projections sont alarmantes. Entre 2009 et 2018, le trait de côte a reculé jusqu’à 12 mètres à Villeneuve-lès-Maguelone, et de 140 mètres depuis le XIXe siècle dans le secteur Maguelone-Le Prévost. Palavas pourrait perdre 30 mètres de côte d’ici dix ans. Carnon – sans les rechargements réguliers des plages et sans entretien des aménagements – se dirige vers un recul d’une centaine de mètres et la disparition de la première ligne d’ici à 2100.
Sans parler du risque tsunami, non négligeable « même s’il est très faible statistiquement », selon le colonel Henri Benedittini. « Historiquement, des tsunamis ont touché le bassin occidental, notamment après des tremblements de terre en Afrique du Nord ou en Orient », évoque l’expert, qui a encore en mémoire les onze morts à Nice en 1979. Un mécanisme complexe : un séisme pourrait déclencher un glissement de sédiments dans les canyons sous-marins, provoquant des vagues dévastatrices. « Le temps de réaction serait limité à trente minutes », ajoute-t-il, précisant que les exercices de simulation sont déjà mis en place sur des zones de vulnérabilité.
Des protections fragiles
La communauté d’agglomération de Sète (14 communes) a pris les devants dès le début des années 2000. Recompositions spatiales – recul de routes, réorganisation de campings, réensablement, atténuateurs de houle… « Aujourd’hui, nous associons les habitants via des ateliers citoyens : 600 personnes ont participé aux réunions publiques, et 4 000 questionnaires ont montré un consensus sur le constat, souligne Loïc Linarès, président (PS) de Sète Agglopôle. Mais les projections à cent ans continuent de diviser. »
La restauration du Petit et du Grand Travers entre Carnon et la Grande-Motte (2010-2014) a elle aussi porté ses fruits en termes de retour de la biodiversité, mais le cordon sableux naturel reste fragile. « Il s’agit d’une zone tampon qui absorbe les chocs et recule en premier. Par exemple, en une seule tempête, un recul de 3 à 5 mètres a été observé en 2024 », se remémore Pierre-Martin Chazot, nouveau maire DVD de Mauguio-Carnon.
C’est à la Métropole de Montpellier, dont une seule commune est littorale, qu’on doit la production d’une carte d’évolution du trait de côte à trente et cent ans. « À Villeneuve-lès-Maguelone, le cordon dunaire recule d’un mètre par an, détaille Nicolas Zumbiehl, chef du service Gemapi (Gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations), dont s’est dotée la collectivité en 2018. Le confortement du cordon dunaire, longtemps pratiqué, a été abandonné. On accompagne désormais le mouvement naturel du banc sableux tout en protégeant les zones urbaines comme Lattes et Pérols ». Un jour, la presqu’île de Maguelone deviendra une île et les vignes du bord de mer disparaîtront.
L’aéroport de Montpellier inondé
Pour les deux communes dites rétro-littorales, c’est le risque de submersion marine qui va s’accentuer. En 2024, la Chambre régionale des comptes remarquait qu’en cas d’élévation d’un mètre en 2050 (hypothèse la moins optimiste), la cathédrale de Maguelone deviendrait une île, que certains quartiers de Lattes et de Pérols seraient inondés tout comme l’aéroport de Montpellier.
Intégré dans la stratégie de PLUI dès 2025, qui interdit toute extension dans les zones identifiées, ce risque de submersion motive des travaux de protection. Rideaux métalliques enfoncés dans le sol, digues verticales à Pérols, digues connectées à Lattes… « Ils seront dépassés dans plusieurs décennies, mais ces aménagements, s’ils déplaisent aux riverains, permettent de prendre les bonnes décisions dans les années à venir. »
Gagner du temps pour s’emparer du sujet, c’est l’objectif de l’Entente du Golfe d’Aigues-Mortes (GAM), qui réunit depuis 2023 Sète Agglopôle Méditerranée, Montpellier Méditerranée Métropole, le Pays de l’Or et Terre de Camargue. Ces quatre intercommunalités travaillent main dans la main sur des scénarios à trente et cent ans, sur des trajectoires adaptatives. « Le GAM a permis de sensibiliser les élus, de poser une trajectoire avec des jalons pour envisager des solutions alternatives », se félicite Nicolas Zumbiehl.
Un récif de déchets d’huîtres
Des alternatives qui motivent le projet Palavas Horizon 2050. Au réensablement, qui a atteint ses limites, les chercheurs préfèrent les solutions qui minimisent l’effet des vagues pour favoriser le dépôt de sédiments à des endroits ciblés. Tel ce récif artificiel conçu par une start-up montpelliéraine, Lineup Ocean, à partir de déchets d’huîtres. En cours de fabrication, cette digue de 10 mètres de long, habitat potentiel pour la biodiversité, sera bientôt testée grandeur nature. « Déplacer les Palavasiens à Mauguio ou Montpellier coûterait des dizaines de milliards. Avec cette somme, on pourrait faire vivre Palavas pendant des siècles sur pilotis, dans les lagunes avec des canaux d’évacuation et des dunes en ville, propose tous azimuts Frédéric Bouchette. La vraie question est : comment veut-on vivre sur le littoral demain ? »
La justice s’est aussi saisie de ces questions. En 2024, après une première condamnation devant la Cour d’Appel pour extension illégale et destruction de 500 mètres de littoral, endommageant une plante protégée, le Palavas Camping a été enjoint par le tribunal correctionnel à réparer ce cordon dunaire endommagé au titre du préjudice écologique. Une première en France !
Et en février, c’est la cour administrative d’appel de Toulouse qui a confirmé l’interdiction de trois paillotes au Grand Travers, donnant raison à des associations de défense de l’environnement face aux commerçants et à la ville de la Grande-Motte. Elle a estimé que la zone était un espace remarquable du littoral, en outre classé en zone rouge par le plan de prévention des risques naturels d’inondation, car exposée à un risque déferlement.
Des décisions paradoxales
Aujourd’hui, certaines contradictions persistent. Les maires de Palavas et de la Grande-Motte ont refusé de rentrer dans le dispositif de stratégie nationale de gestion intégrée du trait de côte de la Loi climat et résilience. « C’est la mort assurée des stations balnéaires », dénonce Pierre-Martin Chazot, maire (DVD) de Carnon, prêt lui aussi à revenir sur la convention signée par son prédécesseur avec l’État. Sans pour autant vouloir sacrifier sa commune sur l’autel du tourisme de masse, auquel il veut opposer « un tourisme durable acceptable pour la population ».
La Grande-Motte poursuit quant à elle sa politique de grands travaux : rehaussement et confortement de la digue ouest, « afin d’éviter à terme l’affaissement de la zone et la disparition du spot », précise Bernard Rey, adjoint aux espaces nautiques et maritimes ; et lancement du projet de ville-port pour rénover l’habitat vieillissant et répondre aux nouveaux enjeux de durabilité. Mais dans le même temps, la station balnéaire prévoit la construction de nouveaux logements d’ici à 2030, alors même que la Cour des comptes pointait du doigt des permis de construire accordés en zones à fort aléa de submersion ! La mangrove de la Grande-Motte imaginée pour 2100 dans le documentaire Il était une fois demain (diffusé sur France 2) restera-t-elle une utopie ?



