Ludovic Pinganaud, ancien lieutenant-colonel des pompiers et coordinateur de la cellule ministérielle de crise, dresse un constat alarmant sur la capacité de la France à faire face aux incendies de forêt, de plus en plus dévastateurs. Dans un entretien à Midi Libre, il explique que le système atteint ses limites capacitaires, notamment en raison du manque de moyens aériens et humains.
Un feu incontrôlé dans les Pyrénées-Orientales
Interrogé sur le feu qui ravage les Pyrénées-Orientales, Pinganaud le compare à celui des Corbières en 2025. « Celui des Corbières était parti très fort, très vite. Celui des PO ne semble pas aussi violent que celui de Ribaute. Mais c’est inquiétant de voir que ce feu est incontrôlé. Ce n’est pas anodin d’évacuer des villages complets. Cela veut dire qu’il y a une grosse incertitude sur la virulence du feu, sur le fait qu’il puisse impacter les populations », déclare-t-il.
La tactique d'attaque massive remise en question
Selon Pinganaud, la tactique d'attaque massive sur tout feu naissant reste indispensable, mais elle détourne des moyens des feux majeurs. « On n'a pas le choix. On ne peut pas accepter qu'il y ait d'autres feux plus importants car on ne peut pas les maîtriser simultanément. Il faut traiter tous les feux naissants. Mais cela détourne des avions et retire d'autant plus de moyens sur le feu majeur qui continue à avancer. C'est ce qu'on observe à Ille-sur-Têt. Si on a plusieurs feux majeurs en même temps, le système ne tient plus la route, faute de moyens. On arrive aux limites capacitaires du système. Le seul plan B, c'est espérer que la météo devienne plus clémente », explique-t-il.
Des feux précoces liés au changement climatique
Pinganaud souligne que les conditions actuelles sont propices aux incendies. « Tout ce qu'il ne faut pas, on l'a maintenant. La végétation a été boostée par l'hiver et le printemps humide. Ce combustible a séché avec les canicules précoces. On se retrouve avec un territoire propice aux feux. Surtout avec un taux d'humidité descendu à 11 % dans les Pyrénées-Orientales. Ajoutez le vent en rafales dessus et ça devient difficile. Ça part dans tous les sens et on n'est qu'en juillet… J'ai le sentiment qu'on a un coup de retard par rapport au changement climatique », ajoute-t-il.
Moyens aériens insuffisants
La polémique sur le manque de moyens aériens revient chaque année. La sécurité civile dispose de 12 Canadair et 8 Dash. Mais comme l'expliquait Eric Durand, secrétaire général adjoint du syndicat des pilotes, dans Midi Libre, deux Canadair n'ont pas été remis en état avant le début de la saison. Et comme deux autres sont détachés en Corse tout l'été, il n'en reste que 8 pour la métropole. Or il en faut au moins quatre pour attaquer un feu majeur. Des Canadair supplémentaires ont été commandés par le gouvernement pour porter la flotte à 14 en 2028 ou 2029 puis 16 mais pas avant 2032. L'Union européenne a annoncé ce lundi l'envoi en France, en renfort, de quatre avions bombardiers d'eau de la flotte RescUE, venus de Suède et de Chypre.
Moyens terrestres et humains sous pression
Selon les chiffres présentés par les ministères de l'Intérieur et de la Transition écologique, 541 véhicules de lutte contre les feux sont déjà déployés sur le territoire. Le ministre Laurent Nunez a annoncé que l'objectif est de porter ce parc à 1083 engins opérationnels d'ici 2027-2028. Pinganaud souligne également la pression sur les personnels : « On parle des moyens européens mais ils sont souvent mobilisés sur d'autres pays. En termes de personnels on compte beaucoup sur ceux de zones moins impactées par les feux de forêt mais aujourd'hui 41 départements sont en vigilance orange incendie. On n'a jamais vu ça ! Ce qui se passe c'est qu'on engage des personnels d'autres départements, non spécialisés en feu de forêt, pour assurer les interventions courantes dans les centres de secours tandis que les personnels de ces centres sont mobilisés sur les feux. Mais ça devient compliqué d'autant que le dispositif en France repose sur 80 % de pompiers volontaires qui travaillent et prennent des congés pour lutter contre les feux. Mais si la saison dure tout l'été… »
Une crise du volontariat qui inquiète
Interrogé sur le temps nécessaire pour réarmer le dispositif, Pinganaud répond : « En personnel, vous vous rendez compte des effectifs qu'il faut : 700 pompiers sur un feu comme celui des PO… On a un vrai autre sujet en France c'est la crise du volontariat. Quand on se projette dans les années à venir, il y a vraiment de quoi s'inquiéter. La nature est plus forte que nous. »



