Le cœur, un organe quasi invulnérable face au cancer
Il bat sans relâche, 100 000 fois par jour, et, dans le même temps, tient en respect l'ennemi public numéro un : le cancer. Depuis des décennies, les scientifiques tentent de comprendre ce grand mystère de la vie : pourquoi le cœur, particulièrement exposé aux cellules cancéreuses qui vagabondent dans le sang, reste-t-il quasi invincible face aux tumeurs ?
Une découverte clé : les forces mécaniques protectrices
Une étude publiée le 23 avril 2026 dans Science apporte enfin une réponse. « Les forces mécaniques générées par la contraction cardiaque protègent le cœur des tumeurs », confirme Serena Zacchigna, principale autrice de la publication et responsable du groupe de biologie cardio-vasculaire à l'International Centre for Genetic Engineering and Biotechnology (ICGEB) de Trieste, en Italie. Cette idée est née de travaux antérieurs montrant que les forces mécaniques dans le cœur inhibent sa propre régénération spontanée, par exemple après un infarctus du myocarde. Or, régénération et cancer partagent un point commun : une division cellulaire effrénée.
Le mécanisme en détail
Quand une cellule cancéreuse atterrit dans le cœur, les battements la soumettent à un stress mécanique intense. Ces coups bien rythmés se propagent dans toute la cellule, atteignent la membrane du noyau dans lequel se trouve l'ADN et mettent en branle des réactions en cascade. La nesprine-2, une protéine positionnée au niveau de la paroi du noyau, capte les forces générées par les battements puis déclenche une modification de l'organisation de l'ADN. Ces changements agissent sur des gènes qui freinent la division cellulaire. Résultat ? La tumeur est bloquée, elle ne peut pas se développer.
Une explication à la rareté des métastases cardiaques
« Cette étude est une découverte fascinante car elle permet notamment d'apporter une explication tangible à l'absence de tumeurs dans le cœur, mais aussi à l'extrême rareté des métastases cardiaques, alors que le cœur est, au même titre que de nombreux organes métastatiques, extrêmement vascularisé », commente Jacky Goetz, directeur de recherche à l'Inserm, spécialiste de la mécanique des tumeurs au Centre de recherche en biomédecine de Strasbourg.
Grâce à ses pulsations, le cœur rejette les métastases. Les rares qui arrivent à s'installer proviennent souvent de cancers du poumon, du sein ou de mélanomes. Elles touchent surtout le péricarde et le ventricule droit, des zones de moindre pression, où les forces de contraction sont donc moins fortes.
Des interrogations sur les dispositifs d'assistance cardiaque
Ces résultats interrogent toutefois sur les effets potentiels des dispositifs d'assistance ventriculaire gauche (LVAD), implantés chez environ 200 patients en France chaque année. Le LVAD aide le cœur à pomper le sang quand il est trop faible pour le faire seul. Il lui donne un coup de main et le soulage. Le cœur force moins, bat moins fort. Il pourrait alors être plus vulnérable aux tumeurs cardiaques. « C'est une possibilité que nous sommes en train d'évaluer, admet Serena Zacchigna. Mais les LVAD sont implantés chez des patients souffrant d'insuffisance cardiaque terminale qui n'ont pas d'autres options thérapeutiques. » Ainsi, une petite augmentation potentielle du risque de métastases cardiaques pourrait rester acceptable. « Si j'avais une insuffisance cardiaque terminale, je choisirais quand même de me faire implanter un LVAD, précise la chercheuse. Toutes les thérapies ont des effets secondaires. Ce qui compte, c'est d'en être conscient et de quantifier leur probabilité afin de prendre des décisions éclairées. »
Vers une mécanothérapie du cancer ?
Les travaux des chercheurs italiens font aussi naître l'espoir d'un nouveau concept de traitement : celui d'une « mécanothérapie » du cancer, aux côtés de la chimiothérapie et de la radiothérapie. « En collaboration avec un groupe d'ingénieurs, nous développons des robots portables qui imitent le rythme cardiaque. Ils pourraient être utilisés pour envelopper une masse tumorale, par exemple sur la peau affectée par un mélanome, afin d'inhiber la croissance tumorale », confie Serena Zacchigna.
L'idée doit encore faire ses preuves, notamment quant au caractère universel de cette sensibilité aux contractions. « On ne peut pas exclure que de telles stimulations puissent, au contraire, favoriser la prolifération de certaines cellules tumorales dont on sait que, pour certains cancers, elles affectionnent certains stress mécaniques », rappelle Jacky Goetz. Il faudra certainement attendre encore quelques années pour savoir s'il est pertinent de faire battre la chamade aux cellules tumorales.



