Dans son livre « De la biodiversité comme un humanisme », le chercheur Marc-André Selosse explique en quoi l’extinction des espèces engendrée par les activités humaines se retourne contre l’homme. La prise de conscience passe par la compréhension des mécanismes du vivant que le scientifique tente de vulgariser.
Une biodiversité largement invisible
Ours polaires, baleines, éléphants… la biodiversité ne se limite pas aux impressionnants animaux en voie d’extinction : des millions de micro-organismes peuplent le corps humain et un seul gramme de sol abrite des millions de bactéries. « La biodiversité est largement invisible et ordinaire », appuie Marc-André Selosse. Pour la défendre et préserver l’humanité, ce botaniste, mycologue et professeur au Muséum national d’histoire naturelle vient d’écrire un nouveau livre. Sous forme de manifeste, concis, précis et instructif : « De la biodiversité comme un humanisme ».
Une crise accélérée
Invíté par les agriculteurs bio de Gironde, Marc-André Selosse a donné une conférence à Bègles le 13 avril. Au fil de 90 pages, il démontre, via de surprenants exemples, en quoi santé humaine, animale, végétale et environnement sont liés. Cet enjeu fondamental était au centre du Sommet mondial One Health (Une seule santé) qui s’est achevé à Lyon ce 7 avril 2026. Résistance aux antimicrobiens, agriculture non durable, exposition aux pollutions, maladies infectieuses zoonotiques en étaient les thèmes principaux… tous liés aux mécanismes de la biodiversité.
Depuis sa naissance, la Terre a connu cinq grandes extinctions. Ces évolutions font partie de la vie. Pourquoi aujourd’hui devrions-nous nous inquiéter de la disparition d’espèces naturelles ? 95 % des espèces immergées ont disparu à la fin du Permien, il y a -251 millions d’années. Et la vie est repartie grâce à un processus génératif de biodiversité. Les hommes sont eux-mêmes issus de la reprise de la vie qui a suivi l’extinction des dinosaures. Aujourd’hui, nous sommes au début d’une crise qui va cent à mille fois plus vite que les précédentes mais ce n’est pas encore une grande extinction d’une violence inouïe, ce n’est que le début. Le nombre d’individus au sein des espèces baisse, ce qui engendre une perte de diversité génétique très inquiétante car c’est ce qui permet de s’adapter. En conséquence, davantage d’espèces vont s’éteindre dans les années à venir. Ce qui est irréversible pour l’humanité. Or, quand les espèces tirent leur révérence, on s’aperçoit qu’elles avaient un rôle que nous ignorions.
La vitesse inédite des bouleversements
« Ce n’est pas encore une grande extinction d’une violence inouïe, ce n’est que le début », prévient le chercheur. Le temps de l’homme et celui de la planète ne sont pas les mêmes. En deux cents ans, la révolution industrielle a créé des bouleversements sidérants. Il arrive que le vivant crée des crises. Ce n’est pas nouveau. En revanche, la vitesse à laquelle cela se passe actuellement est intéressante du point de vue du biologiste. C’est la première fois que cela arrive !
La crise invisible des sols
La crise de la biodiversité est aussi invisible, notamment au niveau des sols. La biodiversité microbienne est vitale et victime des labours et pesticides. Les engrais minéraux polluent les eaux et contiennent du cadmium dangereux pour l’organisme. Les microbes des sols extraient les minéraux des roches et l’azote de l’air tout en recyclant la matière organique. Ce qui permet aux plantes de pousser et à nous de contenir du phosphate, du fer, de l’azote. Et les champignons amènent de la nourriture aux plantes. Le sol est le placenta de l’humanité et sa fertilité est en train de s’effacer.
Que faire pour inverser la tendance ?
Il faut retourner à des sols moins travaillés, couverts de végétation avec une fertilisation organique et faire de la lutte biologique en utilisant les interactions entre les êtres vivants contre les pathogènes. En plantant des haies et en ayant de la diversité génétique au sein des semences dans les cultures. On sait le faire ! Les pesticides ne sont qu’un dernier recours. Il faut d’abord utiliser les ressources naturelles.
L’importance de la diversité alimentaire
La diversité de ce que l’on mange est aussi primordiale. Il est essentiel de convoquer une variété d’espèces dans nos assiettes. Par exemple, on ne mange pas assez de fibres essentielles pour entretenir la diversité de notre microbiote. Son appauvrissement engendre du diabète, de l’obésité, certains types de cancers, les désordres neurologiques comme Alzheimer et Parkinson. Nous avons besoin de manger 25 espèces de végétaux par semaine. Donc, une agriculture diversifiée est nécessaire. Celle-ci s’appuierait sur les rotations de cultures et des mosaïques paysagères. Ce qui permettrait de limiter la pression des parasites. Et ainsi les pesticides seraient réduits. L’agriculture intensive détruit la biodiversité des sols. Ceux-ci deviennent moins fertiles et nécessitent plus de produits chimiques.
L’humain, réservoir de biodiversité
« L’humain est soutenu à la fois par la biodiversité extérieure et intérieure », explique Marc-André Selosse. Nous hébergeons entre 5 000 et 10 000 espèces de bactéries et de levures sur la peau, dans le tube digestif… Autant que nous avons de cellules. Cette biodiversité nous construit en nous aidant à digérer et en régulant le système immunitaire et le fonctionnement du cerveau. La baisse de diversité de ce microbiote se produit parce que nous ne mangeons pas assez de fibres, parce que nous stérilisons notre environnement. Nous avons jusqu’à trois fois moins d’espèces qui vivent en nous que nos ancêtres. Nous avons ouvert la porte aux grandes maladies chroniques de la modernité : diabète, asthme, allergies… Soit 60 % du budget de la Sécurité sociale.
Les causes profondes de la destruction
De quoi découle la destruction de la biodiversité ? Du capitalisme ? Il est vrai que le capitalisme, c’est « pas de limites », alors que la biologie, c’est la connaissance de l’adaptation aux limites. Il y a un hiatus, mais ce n’est pas le seul problème. Culturellement, nous avons conçu les sociétés comme isolées et indépendantes de la nature. L’idée est de comprendre que le vivant est un outil, ce qui n’est pas évident. Sur des parcelles avec des associations de cultures, on peut produire plus que si elles étaient séparées. Aujourd’hui, chaque fois qu’on achète un euro d’aliments, c’est un à deux euros qu’on paiera ensuite, car ce sont des écosystèmes dévastés qu’il faudra reconstruire. Par exemple des zones dédiées au tourisme ou à la conchyliculture envahies par des algues vertes, conséquence d’une agriculture intensive. Ou aussi les maladies des agriculteurs. Il est temps de payer un peu plus à court terme pour ne pas laisser des dettes démesurées à notre fin de vie et à nos enfants.
« De la biodiversité comme un humanisme », de Marc-André Selosse, éd. Seuil, 96 p., 6,90 €.



