D'un jour à l'autre, il a fallu tout enlever. Pull, couettes, écharpes. Les appartements sont devenus grille-pain, les rues, sauna ; nos épaules, rouge écarlate. Depuis samedi, le mercure s'affole partout en France : 33 degrés à Paris, 34 à Auxerre, 35 à Bordeaux. La vague de chaleur historique — 8 départements sont placés en vigilance orange ce mardi — met les corps à rude épreuve. Homme asthmatique, femme enceinte, étudiant sous les toits, boulanger derrière son four… Par leur état de santé, leur métier, leur logement, certains souffrent plus que d'autres. Cinq d'entre eux racontent leur quotidien éprouvé.
« J'ai gonflé d'un coup » : Marina, 39 ans, enceinte
Soudain, ses doigts se sont mis à grossir. Ce dimanche après-midi, seulement 24 heures après la folle montée du mercure, Marina, enceinte de plus de huit mois, s'aperçoit que son corps change : « J'ai gonflé d'un coup, décrit cette avocate parisienne de 39 ans qui doit accoucher de son premier enfant dans trois semaines. J'ai dû enlever mes bagues, depuis je ne peux plus les remettre. » Jamais depuis septembre, date de sa grossesse, Marina n'avait autant souffert de la chaleur.
Depuis ce dimanche, ses bracelets lui serrent aussi les poignets, à cause de la rétention d'eau qui touche de nombreuses femmes enceintes. À la campagne, ce week-end, elle a eu un gros coup de fatigue. « Après le déjeuner, je suis tombée direct, j'ai dormi deux heures, ça ne me ressemble pas ! » La nuit suivante a aussi été mauvaise, au point de dormir avec un coussin sous les jambes à cause d'une mauvaise circulation sanguine.
L'une de ses amies enceinte a couru à l'hôpital : « La chaleur lui a donné des contractions, elle a cru qu'elle accouchait ! » Marina le sait, il faudrait qu'elle se repose à l'ombre. Mais l'avocate, qui vient de faire un cours de Pilate dans une salle climatisée et enchaîne avec un pique-nique, n'est pas du genre à s'écouter. « Au pire, ma fille arrivera avant, philosophe-t-elle, elle viendra quand elle viendra ! »
« J'y reste un maximum » : Baptiste, logé dans une « bouilloire », étudie dans sa salle de bains
Baptiste, 25 ans, n'aime pas se plaindre, par solidarité pour les étudiants qui cherchent encore un logement, quand lui « a la chance d'avoir trouvé un studio à Paris » il y a quatre ans. Mais le sien a pris l'allure d'un four depuis ce week-end. L'étudiant vit dans une ancienne chambre de bonne de 13 m², au 6e étage d'un immeuble du IIe arrondissement. Sous les toits en zinc de la capitale, la chaleur est « horrible », témoigne-t-il.
Le jeune homme a activé son « mode de vie estival » beaucoup plus tôt que d'habitude. Notre échange par téléphone, il le passe depuis sa salle de bains, où le carrelage aux murs permet de maintenir une température supportable. Il y a même improvisé un bureau : son bac de douche lui fait office de siège et son évier de support d'ordinateur. « J'y reste un maximum, pour ne pas transpirer sur mon lit », détaille l'étudiant en première année de master à l'université Paris-Sorbonne.
La journée, dès 8 heures, fenêtres et rideaux occultants sont fermés. Le soir, à partir de 18 heures, il peut commencer à ventiler. « Je donne sur cour et il y a un peu de fraîcheur », assure Baptiste, qui tentera de passer un maximum de temps à l'extérieur, en cours et à la bibliothèque universitaire. Les nuits, qu'il devine déjà courtes, il fera des allers-retours pour remplir sa gourde, la boire et se la verser sur le corps. Pour la cuisine, adieu les deux plaques chauffantes, les repas seront composés de salades.
« À 7 heures, il faisait déjà ultra-chaud » : Touil et Hajji en pâtissent à la boulangerie
Le boulanger de la Maison S&H, à Malakoff (Hauts-de-Seine), « grille » depuis 5h30 du matin, heure à laquelle il a mis en route le four. S'il ne semble pas se plaindre facilement, Touil, 29 ans, concède que « ce n'est pas pareil » de fabriquer le pain sous ces fortes chaleurs : « Ça va, mais c'est dur. » La météo inhabituelle pour un mois de mai ne perturbe pas ses nuits. Mais quand le mercure grimpe rapidement dehors, le thermomètre affiche plus de 40 °C autour de son outil de travail. « C'est vers midi que ça devient difficile », affirme l'artisan qui achèvera sa journée autour de 14 heures. Il précise que, comme la porte d'entrée, quatre fenêtres grandes ouvertes facilitent l'aération.
Hajji, qui ne compte pas ses allers-retours entre la caisse et le fournil attenant, a adapté ses habitudes. « Je vérifie toutes les 30 minutes que la température des frigos ne dépasse pas 5 °C. » Un film plastique recouvre exceptionnellement la vitrine réfrigérée où elle a disposé les pâtisseries. « Quand je suis arrivée à 7 heures, il faisait déjà ultra-chaud », témoigne la jeune femme de 23 ans qui dit mal tolérer ces pics. Les clients qui se succèdent lui glissent tous un « bon courage ». D'après Hajji, ils craquent plus que jamais pour les milk-shakes et quand vient l'heure du repas, les salades sont préférées au jambon-beurre.
Le « petit cocktail » redouté par Dorian, asthmatique
Il faisait déjà 20 degrés dans la région de Tours (Indre-et-Loire), ce lundi matin à 6 heures, quand Dorian Chérioux est parti travailler. Pour cet asthmatique sévère de 31 ans, cette vague de chaleur combinée à un pic de pollution alors que les saisons des pollens aux graminées sont loin d'être terminées, c'est « le petit cocktail qui fait que la journée va aller moins bien ». La hausse des températures avait commencé doucement jeudi dernier, mais c'est aujourd'hui que les effets commencent vraiment à se faire sentir. « Quand l'air devient chaud et sec, on peut avoir plus de mal à trouver sa respiration, comme si on avait quelque chose de coincé dans sa poitrine », décrit ce responsable RH depuis sa voiture dont le thermomètre affiche 36° à l'extérieur à 16h30. « On sent aussi la pollution et puis toutes les poussières, notamment les remontées de sables, qui font tousser, poursuit-il. C'est fatigant surtout quand cela arrive d'un coup ».
Un premier épisode subit et surtout précoce qui inquiète les asthmatiques. « D'habitude, on doit gérer les virus de l'hiver, puis les allergies au pollen au printemps et enfin la grosse chaleur en été, résume Dorian, vice-président de l'association Asthme et allergies. Si tout se télescope, la charge psychologique va devenir encore plus lourde pour les malades ». Le numéro vert mis en place par l'association avec le soutien de Santé publique France commence déjà à recevoir des appels. « Si les pics de chaleur se répètent plusieurs fois et s'étalent sur une période de l'année de plus en plus longue, cela peut générer de l'angoisse, redoute Dorian. Et le risque est que, pour se mettre à l'abri des hautes températures, les patients finissent par s'isoler ».



