Elles ont 18, 41 ou 59 ans et partagent toutes le même "calvaire" : "l'enfer sur Terre" des troubles du comportement alimentaire (TCA). Reconnus comme des maladies mentales, ces troubles bouleversent durablement la vie de celles et ceux qui en souffrent. En France, un million de personnes seraient touchées, mais ce chiffre pourrait être bien plus élevé en raison du sous-diagnostic, selon Stéphanie Legras, pédopsychiatre au CHU de Montpellier et coordinatrice de la plateforme TCA Occitanie-Est. Entre difficultés de diagnostic et impact sur la vie personnelle et professionnelle, les épreuves sont nombreuses. Trois femmes d'Occitanie témoignent de leur combat quotidien, en cette semaine spécialement dédiée à la sensibilisation aux TCA.
Lilou, 18 ans, danseuse : de l'orthorexie à la rémission
Lilou est une jeune Montpelliéraine de 18 ans qui pratique la danse à haut niveau, à raison de 4 à 7 heures par jour. Pour cette jeune sportive, l'alimentation n'a jamais vraiment été un sujet. Elle ne mangeait aucun légume, aucun fruit et ne faisait pas particulièrement attention, jusqu'à ce qu'une remarque vienne percuter son estime de soi, à l'été 2025. "Quelqu'un m'a dit 'tu n'es pas forcément une personne fine', confie Lilou. Du coup, dès la rentrée, en octobre, j'ai tout arrêté. Je ne mangeais plus de sucre, plus de gras et j'ai commencé à peser mes aliments, calculer chaque apport alimentaire, et chercher le maximum de protéines."
Moins connu que l'anorexie ou la boulimie, son trouble s'apparente à l'orthorexie mentale, qui désigne une préoccupation excessive pour une alimentation considérée comme "saine", "pure" ou "parfaite". En quelques semaines, Lilou perd 14 kilogrammes, et certains de ses proches commencent à s'inquiéter. Le déclic intervient lorsqu'elle arrête d'avoir ses règles, à partir de fin décembre. "C'est là que je me suis rendu compte que quelque chose n'allait pas, indique-t-elle. Je suis allée voir ma mère, puis mon médecin traitant, un nutritionniste, une diététicienne et une psychologue. Le fait de parler m'a beaucoup aidé, car avant cela j'étais dans le déni." Aujourd'hui, la jeune danseuse reste vigilante mais note une évolution positive. "Je fais toujours attention mais j'ai réintroduit le gras, je ne me pèse plus, je ne pèse plus mes aliments, je me permets d'aller au restaurant et je m'offre souvent un petit plaisir gourmand en fin de repas : un petit ourson en chocolat. Pour tout ça, je me sens plutôt fière de moi", confesse-t-elle.
Sophie, 41 ans, diététicienne : un long combat contre l'anorexie
Pour Sophie, diététicienne de 41 ans qui exerce dans un village de l'Hérault, les troubles ont démarré à l'âge de 17 ans. "J'ai pris 6 kilogrammes en deux mois et j'ai immédiatement commencé un régime ultra-restrictif avec des cachets drainants, révèle-t-elle. J'ai perdu du poids très rapidement, en 10 ou 15 jours, ce qui était très satisfaisant, je me pesais 3 ou 4 fois par jour. Mais dès que le régime s'est arrêté, j'étais perdue." Une phase de restriction très dure commence alors, qui durera jusqu'à ses 26 ou 27 ans, avec des hauts et des bas. "C'était l'enfer sur terre, se souvient-elle. Je suis rentrée dans un tourbillon de fausses vérités, je me pesais 12 fois par jour et le moindre verre d'eau pouvait me faire culpabiliser." Un véritable "calvaire" qui s'accompagne souvent de "violences envers soi-même".
Pour s'en sortir, il a fallu entamer un travail de longue haleine avec son psychologue. "J'ai aussi repris mes études car je voulais aider les gens à partir de mon expérience, explique-t-elle. De nombreuses diététiciennes aggravent le problème, involontairement, il faut donc faire très attention à ce qu'on dit à nos patientes et patients, car l'anorexie se nourrit de certaines paroles." Sophie sait qu'elle n'est pas tirée d'affaire et qu'elle devra toujours rester vigilante. "Je souffre toujours de dysmorphophobie, et j'ai eu des phases difficiles il n'y a pas si longtemps, mais désormais je les vois arriver. J'essaie de rester le plus lucide possible pour éviter les pièges, mais c'est difficile, confie-t-elle. Récemment, ma compagne a été hospitalisée et je n'arrivais plus à manger quoi que ce soit, au point de pleurer devant mon yaourt parce que rien ne passait, j'ai perdu 4 kilogrammes en deux semaines." Aujourd'hui, Sophie tient à alerter sur l'impact dévastateur des réseaux sociaux sur les TCA et insiste sur l'importance d'avoir un projet pour donner du sens à sa vie.
Corine, 59 ans, gestionnaire financière : vivre avec la boulimie
À 59 ans, Corine estime être dans une dynamique de "maîtrise de ses troubles", mais elle sait que les crises de boulimie peuvent réapparaître. Pour elle, le point de départ se situe à l'âge de 12 ans, après une opération chirurgicale abusive. "Ajouté à une certaine fragilité émotionnelle, cela m'a fait basculer dans l'obésité subie, confie-t-elle. Mais ce n'est que bien des années plus tard que j'ai pu identifier le trouble et en mesurer toutes les répercussions." Après une première dépression à 20 ans, elle a été suivie par de nombreux spécialistes. "Je me disais que ça ne servait à rien. Mais j'ai finalement compris que toutes ces expériences n'ont pas été inutiles, et que chacune composait un morceau du puzzle me permettant d'aller mieux aujourd'hui", précise-t-elle.
Après être montée à 180 kilogrammes et avoir subi deux interventions chirurgicales (pose d'un anneau gastrique et by-pass gastrique), elle "voit les crises arriver". "J'ai des techniques pour y faire face et j'ai beaucoup plus de tolérance par rapport à mes faux pas", indique-t-elle. "Ne plus se sentir coupable, être plus tolérant envers soi-même et surtout retrouver de l'estime de soi sont les chemins sur lesquels il faut travailler", estime Corine. Elle insiste sur l'importance de "ne pas juger les personnes atteintes de troubles, dont les comportements sont hors de contrôle" tant qu'un travail en profondeur n'a pas été effectué.



