La cuisine comme héritage de survie
Dans un témoignage poignant, la cheffe et autrice culinaire ukrainienne Olia Hercules révèle comment les traditions culinaires familiales ont constitué un véritable rempart contre l'adversité. Son essai Strong Roots, récemment publié, retrace cette histoire de transmission intergénérationnelle où chaque recette porte en elle la mémoire de la résilience.
Le bortsch qui a tout changé
Un lundi d'avril 2022, alors qu'elle séjournait dans la villa de vacances de son cousin Ihor dans le nord de l'Italie, Olia Hercules a ressenti un besoin impérieux de retourner aux fourneaux après des semaines d'incapacité à cuisiner. Tôt le matin, elle s'est rendue au supermarché local avec une mission précise : préparer le bortsch traditionnel ukrainien.
Son cœur battait la chamade à l'idée de ne pas trouver les ingrédients essentiels. Elle a parcouru méthodiquement les allées du magasin, cherchant désespérément les éléments de base de cette soupe emblématique. Contre toute attente, elle a déniché la dernière betterave fraîche disponible, bien que sous vide. L'aneth, cette herbe nationale ukrainienne, faisait défaut, mais du persil frais pouvait le remplacer. À l'étal du boucher, elle a trouvé le poulet parfait, suffisamment gras pour, selon ses mots, faire chanter le bortsch.
Une journée de reconnexion
De retour dans la cuisine de la villa avec vue sur le lac Majeur, Olia a consacré toute sa journée à la préparation méticuleuse du plat. Elle a épluché, découpé, fait rissoler chaque ingrédient avec une attention particulière. Un moment d'inquiétude l'a saisie lorsque la soupe a pris une teinte brunâtre inhabituelle, mais l'expérience culinaire était avant tout une attente émotionnelle.
Elle préparait ce repas pour ses parents qui, après de nombreuses supplications, avaient finalement quitté leur ville natale de Kakhovka, dans la région de Kherson, au plus fort des tensions. Ce bortsch devenait ainsi bien plus qu'un simple plat : un symbole de continuité, de réconfort et d'identité préservée.
La philosophie du zéro-déchet comme héritage
Dans son ouvrage et lors de sa récente intervention à Barcelone lors d'une conférence rassemblant des femmes du monde de la restauration, Olia Hercules insiste particulièrement sur l'aspect zéro-déchet de la cuisine traditionnelle ukrainienne. Cette approche n'est pas une tendance moderne mais une nécessité historique qui a permis à des générations de survivre dans des conditions difficiles.
Elle explique comment sa famille, comme beaucoup d'autres en Ukraine, a toujours pratiqué une cuisine où rien ne se perdait, où chaque partie des aliments était valorisée, où la conservation et la réutilisation faisaient partie intégrante de la transmission culinaire. Cette philosophie, forgée par la nécessité, est devenue un art de vivre et une forme de résistance culturelle.
La transmission au cœur de la résilience
L'essai Strong Roots explore en profondeur comment les recettes familiales, les techniques de conservation ancestrales et les rituels culinaires ont servi de fil conducteur à travers les épreuves historiques. Olia Hercules documente méticuleusement ces pratiques qui vont bien au-delà de la simple préparation des repas.
Elle décrit comment sa grand-mère lui apprenait à reconnaître les herbes sauvages comestibles, comment sa mère lui transmettait les secrets de la fermentation des légumes pour l'hiver, comment chaque geste en cuisine portait en lui la mémoire des générations précédentes. Cette cuisine devient ainsi un langage de survie, un moyen de préserver l'identité lorsque tout semble menacé.
La rencontre avec Olia Hercules à Barcelone a mis en lumière comment les femmes chefs à travers le monde partagent ces histoires de résilience culinaire, créant un réseau de solidarité et de transmission qui dépasse les frontières. Son témoignage résonne particulièrement dans le contexte actuel, rappelant que la cuisine peut être un acte politique, un geste de résistance et un outil de préservation culturelle.



