L'âge d'or ferroviaire de Bordeaux : neuf gares pour une métropole
Au tournant du XXe siècle, la capitale girondine vivait à l'heure du rail avec pas moins de neuf gares ferroviaires en activité. Quatre étaient situées rive droite, cinq rive gauche, chacune desservie par ses propres lignes. Un réseau dense qui contrastait fortement avec la situation actuelle, où seules deux gares subsistent : Saint-Jean et Caudéran-Mérignac.
Une histoire parallèle au tramway
Le destin des gares bordelaises rappelle étrangement celui du tramway. Né en 1880 et démantelé en 1958, le réseau de tramways couvrait alors 253 kilomètres, reliant des communes comme Le Taillan, Gazinet, Le Bouscat, Bègles, Camarsac et Léognan. De même, le réseau ferroviaire connaîtrait son apogée avant un déclin progressif.
Cette richesse ferroviaire passée fait aujourd'hui rêver les usagers des « trains du quotidien » qui attendent toujours un RER métropolitain et l'amélioration de leurs conditions de transport. L'objectif : bénéficier enfin d'une alternative crédible et qualitative à la voiture individuelle.
Les débuts mouvementés du rail bordelais
L'histoire ferroviaire de Bordeaux ne débuta pourtant pas sous les meilleurs auspices. Aux prémices du chemin de fer, jusqu'aux années 1870, l'implantation des premières gares donna lieu à des débats acharnés, reflétant la rivalité historique entre les deux rives de la Garonne.
Bordeaux-Ségur, ouverte en 1841 sur la rive gauche, fut la première gare de la ville. Elle desservait initialement la ligne vers La Teste. Son emplacement, longuement contesté par ceux qui souhaitaient un prolongement vers le centre-ville, avait nécessité plusieurs années de réflexion. Initialement prévue près de la Manufacture royale des tabacs, elle ferma ses portes en 1855, remplacée par la gare provisoire du Midi, future gare Saint-Jean.
La rivalité entre les deux rives
Entre-temps, une autre gare vit le jour rive droite : Bordeaux-Bastide, également appelée gare d'Orléans. Située sur la commune de Lormont à l'origine, elle occupait l'emplacement de l'actuel cinéma Mégarama sur le quai des Queyries. À son apogée, elle était reliée à 900 kilomètres de voies ferrées.
Inaugurée le 20 septembre 1852 pour la ligne Paris-Bordeaux, elle accueillit son premier train de voyageurs parisien en juillet 1853. À l'époque, le trajet durait plus de treize heures, avec cinq trains quotidiens dans chaque sens, bien loin des deux heures actuelles grâce à la LGV.
L'imposition parisienne
L'implantation de cette première gare rive droite avait provoqué de vives tensions jusqu'au sommet de l'État. La municipalité bordelaise s'était battue pour une gare unique sur la rive gauche, proposant même d'élargir le pont de pierre. Pour des raisons économiques, le ministre des Transports trancha en imposant le site des Queyries, face au port maritime. Cerise sur le gâteau, cette gare se trouvait alors sur la commune de Cenon, ce qui ne ravit guère les Bordelais.
La victoire de Saint-Jean
Retour sur la rive gauche avec la gare du Midi, construite en bois entre la rue Peyronnet et le cours de la Marne, dans le quartier marécageux du « faubourg de Paludate ». Ouverte au public en 1855, elle devait permettre à la Compagnie du Midi de desservir les lignes du sud depuis Bordeaux. Ce provisoire allait durer : rebaptisée « Saint-Jean » en 1860, elle resta finalement à cet emplacement et fut progressivement agrandie.
La municipalité avait dû accepter la solution de deux « têtes de ligne », l'une vers le nord, l'autre vers le sud. Cette configuration peu pratique pour les voyageurs prit fin avec l'inauguration du viaduc Eiffel, permettant enfin au rail de franchir le fleuve. Le raccordement au nord de Saint-Jean entraîna une baisse de clientèle fatale pour sa rivale de La Bastide.
Le déclin progressif
La gare d'Orléans continua d'accueillir un trafic local jusqu'en 1951, date à laquelle la SNCF mit fin au transport de voyageurs. Complètement abandonnée en 1990, elle fut sauvée un temps par le fret ferroviaire, maintenu jusqu'au XXIe siècle avant son démantèlement définitif en 2014.
Pendant ce temps, la gare Saint-Jean voyait son projet définitif approuvé le 24 avril 1888, mettant fin à près de quarante ans de débats sur son implantation. Restait encore à choisir parmi trois projets architecturaux.
La multiplication des gares locales
De 1866 à 1896, quatre autres gares ouvrirent leurs portes :
- Saint-Louis : née en 1868 avec la ligne du Médoc, elle fut reconstruite en style Art déco en 1929 pour transporter vins et voyageurs.
- Bordeaux-Passerelle : mise en service en 1873 sur la rive droite, près de la passerelle Eiffel, pour desservir la ligne de La Sauve-Majeure.
- Bordeaux-Benauge : halte provisoire créée en 1890, fermée en 2007 et remplacée par la halte de Cenon.
- Deschamps : gare d'État construite en 1896, devenue obsolète avec la création de la SNCF en 1938 et démolie en 1950.
Les survivantes du XXe siècle
Deux gares du XXe siècle méritent une attention particulière :
Caudéran-Mérignac, toujours en activité aujourd'hui, fut créée en 1912 lors de la construction d'une ligne de ceinture reliant le Médoc au Midi par l'ouest. Desservie par les TER Nouvelle-Aquitaine et deux lignes de bus TBM, elle constitue un maillon essentiel du réseau actuel.
Bordeaux-Ravezies, mise en service le 23 avril 1968 en même temps que la ligne du Médoc, garda le nom de Bordeaux-Saint-Louis jusqu'en 2008. Fermée définitivement en 2012 pour laisser place aux travaux du « tram-train du Médoc » (ligne C du tramway), ses bâtiments ont depuis été détruits.
Un héritage ferroviaire toujours présent
Aujourd'hui, alors que Bordeaux continue de débattre des prolongements de la LGV et du tramway, l'histoire de ses neuf gares rappelle la richesse et la complexité de son développement ferroviaire. Des noms de quartiers, des bâtiments reconvertis et deux gares toujours actives perpétuent la mémoire de cette époque où le rail régnait en maître sur les déplacements des Bordelais.



