Voyage au cœur de l'océan austral : rencontres et rituels à bord du Marion Dufresne
Voyage dans l'océan austral : vie à bord du Marion Dufresne

Voyage au cœur de l'océan austral : rencontres et rituels à bord du Marion Dufresne

Réveillé aux alentours de 5 h 30, j'écarte le rideau du hublot. Le ciel commence doucement à s'éclaircir du côté de l'ouest. Ne parvenant pas à retrouver le sommeil, je décide de monter sur le pont I, situé cinq étages plus haut, pour rejoindre la terrasse qui surplombe l'océan. Elle se trouve juste sous le grand portique vermillon que les membres de l'équipage surnomment affectueusement « la poignée ». On a presque l'impression qu'une main géante a déposé le « Marion Dufresne » au cœur de l'océan austral pendant la nuit, tant le froid pique désormais avec intensité.

Seul un autre passager matinal est déjà présent, scrutant avec attention les lisières nuageuses qui se parent progressivement de teintes pourpres. Nous échangeons quelques mots, mais très peu, car les paroles semblent superflues à cet instant précis. Nos regards restent rivés sur l'horizon. Yann, que j'avais rencontré parmi les premiers sur le parking du port de La Réunion, fait partie de ces accompagnants auxquels les Terres australes et antarctiques françaises (Taaf) offrent la possibilité de venir « récupérer » un proche. Pour Yann, il s'agit de son frère, Aymeric. Peut-être est-ce l'attente de nos rendez-vous respectifs qui nous a tirés du lit si tôt ce matin-là.

Des matelots polyvalents aux parcours singuliers

Plus tard dans la journée, sur ce même pont, je croise Antonin, un Savoyard menuisier qualifié de « polyvalent ». Il revient de Madagascar, où sa compagne, ébéniste de métier, a appris auprès des artisans locaux à maîtriser des outils rustiques mais étonnamment précis entre leurs mains expertes pour réaliser de fines marqueteries. Il l'a laissée à La Réunion et s'apprête à débarquer à Crozet pour cinq mois de mission consacrée à la construction, la rénovation et l'entretien des bâtiments de la base scientifique.

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En début d'après-midi, c'est de Madagascar également que vient José, qui frappe à ma porte. Malgache, comme la grande majorité de l'équipage, il explique que deux pays sont particulièrement pourvoyeurs de matelots pour ces missions : l'Indonésie et Madagascar. Originaire de Tamatave, une ville récemment dévastée par le cyclone Gezani, José raconte avec philosophie comment les tôles de sa toiture sont parties chez le voisin, qui prétend désormais qu'elles lui appartiennent. Il a choisi de laisser tomber pour préserver la paix sociale, estimant que si les tôles peuvent s'envoler, les voisins, eux, restent.

Responsable de la buanderie, qu'il me fait visiter avec une fierté palpable, José considère cet espace comme son domaine. Il est chargé du renouvellement des draps et des serviettes, ainsi que du ménage des cabines. Mais je le retrouverai également plus tard derrière le comptoir du self-service, illustrant ainsi la polyvalence très répandue à bord. « Il faudra venir me photographier devant ma machine à repasser, Xavier ! » me lance-t-il avec enthousiasme. Et un dessin ? Promis. Il me vendra également un sachet de gousses de vanille et un autre de poivre sauvage, que j'accepte en ne négociant que symboliquement, par respect pour les usages locaux.

Une cérémonie philatélique unique en plein océan Indien

La veille de l'escale, un rituel incontournable et très attendu a lieu à bord du Marion Dufresne : le tamponnage du courrier. Les Taaf maintiennent depuis toujours un service postal entre les îles et le continent grâce à un affranchissement spécial, l'édition de timbres à usage exclusif et la réalisation de tampons spécifiques. Les plis ainsi affranchis font le bonheur des philatélistes et des collectionneurs, tant en métropole qu'à l'étranger, ainsi que des hivernants et de leurs familles.

À 15 heures précises, la cérémonie débute. Jean-Charles, son grand prêtre, rappelle les règles établies et déverse sur la table oblongue les quelques centaines d'enveloppes vierges destinées à être marquées. Les officiants, au nombre d'une vingtaine, armés chacun de leur tampon personnel, vont à tour de rôle porter un coup bref mais précis, en évitant soigneusement les zones d'adressage ou d'oblitération, pour marquer de leur sceau indélébile la blancheur immaculée de la missive votive.

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On trouve parmi les tampons personnels ceux du commandant, du préfet, du médecin, du pilote d'hélicoptère, de l'ingénieur météo, de l'ornithologue, du graffeur… J'ai moi-même mon tampon d'artiste embarqué, que j'ai été invité à dessiner avant le départ. Cependant, arrivé en retard à l'office, je me retrouve en bout de ronde et dois me frayer un chemin habile entre les marques précédentes pour trouver un espace encore immaculé où frapper mon sceau sans aucun chevauchement.

Les bruits résonnent : ça tape, ça claque ou ça cliquette, selon le type de tampon utilisé, qu'il soit simple ou auto-encreur mécanique. Les rires fusent également, car cette messe est joyeuse et conviviale. Au bout d'une bonne heure, la cérémonie est achevée. Les lettres, une fois portées à terre, seront estampillées « Crozet » sur la base par le GP (gérant postal) local, avant de reprendre la mer en direction de leurs destinataires ultimes.

Tirage au sort et anticipation des manchots

Une autre formalité importante précède le débarquement : Laurent – représentant de l'AMAEPF (Amicale des missions australes et polaires françaises) en tournée de présentation de l'association – et moi-même devons nous partager un lit en alternance sur la base. Sur les trois nuits prévues pour l'escale, il faut tirer au sort celle qui nous reviendra. Mais peu importe finalement, car il est prévu que le « malchanceux » – relativement parlant – puisse tout de même débarquer pour la journée, sans bénéficier du couchage nocturne. C'est lui qui remporte le tirage, mais j'obtiens la pole position : la première nuit est pour moi, c'est demain, et j'ai des manchots au menu de cette journée tant attendue.