Au début de l’été, les festivals tracent un itinéraire singulier à travers la Nouvelle-Aquitaine, que je parcours en randonneuse, découvrant des lieux où la pensée, la musique et la parole se rencontrent.
Philosophia à Saint-Émilion : la pensée comme ascèse
Tout commence avec Philosophia, le dernier week-end de mai, un festival de philosophie qui se tient à Saint-Émilion. Il remplit des cloîtres désaffectés d’un public dense et concentré, tandis que dehors le soleil brille et que les vignes promettent leurs fruits déjà fermentés. Pourtant, c’est la pensée qui attire et séduit. La pensée, avec son exigence et sa difficulté, devient une ascèse galvanisante car elle tranche avec le divertissement et la facilité consumériste. Gratuite mais dure, affûtée comme une lame, elle refuse de séduire, mais exige. Quelle joie et quel effarement devant ce désir de sens d’une foule diverse et hétéroclite, pas même masochiste, qui construit un chemin, s’installe, persévère et grandit. Hanouna ne gagne pas à tous les coups.
Sœurs jumelles à Rochefort : musique et image
Ensuite, il y a Sœurs jumelles, le festival de la musique et de l’image à Rochefort. Une halte à La Rochelle évoque le souvenir d’autres festivals, comme celui du film où j’avais été invitée à parler de Bergman. Il commence justement tandis que nous arpentons les rues sous la pluie. Une navette nous conduit aux Corderies royales, longeant les marais surmontés de cabanes en bois, perdues dans la bruine. Au programme : concerts, rencontres, conversations. Je suis venue pour dialoguer avec Abd al Malik et son directeur artistique Fabien Coste au théâtre de la Coupe d’or. Mais Fabien n’a pas pu venir : il habite au cœur du quartier où les émeutes ont commencé après la mort de Nahel, et il ne veut pas laisser sa femme et sa fille seules. L’actualité nous rattrape. Abd al Malik commente : « On ne casse pas sa maison lorsqu’on s’y sent chez soi. » Se sentir chez soi, de combien de facteurs cela dépend-il ? Il ajoute : « On nous parle toujours des racines, mais les fruits ne poussent pas sur les racines ; il faut un tronc, des branches. Même si elles portent l’arbre, tout ne se réduit pas aux racines. » Lui se sent pleinement chez lui en France.
Les images de sa collaboration avec Fabien Coste sont projetées, de son album « Dante » à son court métrage « Othello », commandé par l’Opéra de Paris pour sa scène numérique. On y voit une quête qui s’exprime à travers l’image, les mots et la musique, invitant les arts à travailler de concert.
Prise de paroles à Jarnac : le silence et la parole
Enfin, il y a Jarnac, maison natale de François Mitterrand, mon père. Une maison de famille que j’ai découverte à sa mort. Les photographies accrochées aux murs attestent d’une famille lointaine : oncles, grands-parents, arrière-grands-parents, tous ceux dont je viens et qui ne le savent pas. Le festival Prise de paroles conjure les mois de janvier où je me rends sur la tombe, transie de froid et d’humidité. Chaque premier week-end de juillet, il s’installe, invitant universitaires, orateurs, écrivains, étudiants, journalistes et comédiens à débattre et déclamer à l’ombre du grand tilleul au milieu du jardin. Il y a des êtres immobiles et immémoriaux qui gardent les histoires : les arbres, tant qu’ils résistent au temps. Celui-ci aurait bien des choses à avouer ; je le scrute, l’interroge, mais le tronc entouré de sédiments détient la force du secret. Le secret est sa longévité. L’arbre, silencieux, abrite tous ces discours, et cette confrontation fait la beauté insolite du moment. Mon père, l’orateur épris de silence. Ici, l’équation s’explique.
Prendre la parole est l’acte inaugural de l’entrée en politique, de l’incursion dans l’espace public : se faire entendre, donner de la voix, s’émanciper. Écrire aussi, pour dire sans avoir à parler. Comment faut-il se faire entendre ? La Charente brûlante, verte et immobile, n’offre aucune réponse. Elle stagne, nous scrute, les enfants la descendent en kayak, et moi je lui pose des questions muettes. Elle protège, avec le grand tilleul, un savoir qui ne se partage qu’avec ceux qui, à un moment, savent se taire. Mais ceux qui savent se taire, à un moment, sont aussi ceux qui savent prendre la parole. Jarnac est le contrepoint de Bordeaux, de Paris, du brouhaha des villes. À Saint-Émilion, la pensée parle ; à Rochefort, les images parlent ; à Jarnac, la parole se déploie mais appelle aussi au silence de la méditation.



