Il y avait foule sur Rodeo Drive, dans le nouveau vaisseau amiral de Dior, la veille du premier défilé Croisière de Jonathan Anderson pour la maison de l’avenue Montaigne, le 14 mai au soir. Des clients en effervescence achetaient des « total looks » pour assister à la soirée du lendemain, sans résister à l’accessoire – notamment le Tote Book reprenant les titres des grands classiques de la littérature – et découvraient au passage, sur les trois niveaux de l’immense magasin, tous les univers de la griffe, du prêt-à-porter à la joaillerie en passant par la décoration. On retrouvait le nouveau service de porcelaine dévoilé le week-end précédent au Lido vénitien, lors du dîner donné par Dior pour les amis américains de Venise. Appliquant ainsi à la lettre l’adage selon lequel les amis de mes amis sont mes amis, la Maison séduisait dans la Sérénissime cette clientèle nord-américaine si prisée, particulièrement ces derniers temps. Dior inaugurait à Los Angeles les défilés des grands du luxe sur le continent nord-américain, de Hermès à Zegna, dans la même ville, via Gucci et Vuitton à New York. Ainsi, pas plus que la fête vénitienne, le choix de Los Angeles comme lieu de cette première Cruise de Jonathan Anderson n’était innocent.
No Dior no Dietrich
Au-delà des considérations économiques, la mégalopole californienne ne pouvait que stimuler Jonathan Anderson, jamais aussi à l’aise que dans le décorticage, souvent teinté d’ironie, des clichés dont elle regorge entre imaginaire hollywoodien, americana et grand glamour. Un univers qui résonne aussi avec l’histoire de la maison : Marlene Dietrich fut habillée par Christian Dior dans le film d’Alfred Hitchcock Le Grand Alibi, et aurait prononcé cette phrase devenue mythique – « No Dior, no Dietrich » – en exigeant de porter la marque dans son contrat. Depuis, le lien entre l’avenue Montaigne et Beverly Hills n’a cessé de s’épanouir, incarné par les stars d’hier et d’aujourd’hui.
Une plateforme culturelle assumée
Le choix du lieu du défilé n’était pas moins significatif : la nouvelle aile du LACMA, imaginée par l’architecte Peter Zumthor, se présente comme un rêve de galeries ouvertes sur la ville, où dialoguent chefs-d’œuvre de la peinture, de la sculpture, mais aussi du design et de l’artisanat. Un éclectisme qui ne pouvait que séduire Jonathan Anderson, pour qui l’artisanat est un art à part entière et une autre manière d’envisager la vitalité du luxe. Investir cet espace muséal comme décor d’un défilé réaffirme ainsi les ambitions de Dior en tant que plateforme culturelle. Une conviction que le créateur fait sienne depuis longtemps : il y a près de dix ans, il confiait déjà que le luxe « n’a de raison d’être que s’il s’affirme comme l’expression d’une culture ».
Cette première collection Croisière, très attendue, se lit ainsi comme une nuit américaine, cette technique permettant de créer l’illusion pour finalement sublimer la réalité. Dès le teaser, Jonathan Anderson opère un pas de côté : une séquence hitchcockienne à visionner dans un drive-in, confortablement installé dans une Cadillac ou une Pontiac. Une référence cinématographique assumée par celui qui faillit devenir acteur, et dont les notes d’intention s’apparentaient à un véritable scénario.
Rouge, fleurs et Bar
Jonathan Anderson prend donc à bras-le-corps les fantômes esthétiques de Los Angeles et de Hollywood sans nostalgie et sans littéralisme : il propose une collection de grands soirs pour héroïnes flamboyantes tout en l’inscrivant dans les aspirations d’une cliente d’aujourd’hui et dans l’histoire de la griffe. Ainsi, le premier look s’amuse de la passion florale de Christian Dior avec une incroyable robe courte à col haut, aux plissés jaunes et aux roses marquant une taille basse. Et puis, Jonathan Anderson s’empare de ce rouge dont Christian Dior lui-même disait qu’il pimentait bien une collection en osant une robe écarlate toute en fluidité. Mais voici aussi une nouvelle interprétation de la veste Bar, comme déchiquetée, effilochée et rebrodée à porter sur un denim lui-même rebrodé. Ainsi le jour succède à la nuit, la nuit au jour, dans un effet de superpositions rebattant les cartes du vestiaire. L’idée derrière cette sophistication de silhouette flirtant ouvertement avec la Couture ? Faire rêver.
D’Ed Ruscha à Philip Treacy
Une martingale qu’il applique aussi à l’Homme – une nouveauté dans une Cruise, l’omnipotence de Jonathan Anderson sur les univers féminin et masculin de Dior lui autorisant cette extension de collection. Alors, pour poursuivre le chant amébée entre la ville, l’art et les temps modernes, c’est avec Ed Ruscha que le créateur a collaboré pour les chemises de ses hommes qui osent être coiffés de filigranes imaginés par le modiste Philip Treacy en hommage à la styliste de légende Isabella Blow et dessinant au-dessus de leurs chefs des messages – de Buzz à Dior. Ainsi, Jonathan Anderson file l’illusion de la nuit américaine en répondant aux défis du luxe contemporain par la sophistication, la culture et l’exclusivité des propositions. Rêver une allure, c’est aussi en créer le désir.



