Cartier dévoile 'Le Chœur de Pierres' : une ode à la pérennité et à la pierre
Cartier : Le Chœur de Pierres, une collection intemporelle

Il est toujours troublant de constater que le style ou plutôt le goût Cartier est né à une époque – le début du XXe siècle – qui, plus qu’aucune autre et de manière plus pertinente, a questionné la nature du temps. Proust décrétait qu’une heure n’est pas une heure mais un vase rempli de parfums, de paysages, de souvenirs. Einstein nous apprenait que le temps, toujours relatif, est intrinsèquement lié à la lumière, à l’espace et à l’énergie qui le modifient. Louis Cartier, avec son tempérament de collectionneur érudit et son attrait pour l’histoire des formes, proposait des objets qui puisaient leur modernité dans les strates superposées d’un ou de plusieurs passés que le joaillier faisait empiéter sur le présent. Ces regards convergeaient vers une même certitude : le temps émerge d’une notion plus profonde : la relation causale qui produit une arborescence d’histoires. Et, par extension, offre la possibilité de créer une mémoire.

La pierre dicte toujours le dessin chez Cartier, à l’instar de ces cinq topazes impériales qui figurent les degrés d’un escalier sur lequel évolue le tigre du collier Haryma. Cette essence du temps est actuellement mise à l’honneur à Saint-Tropez où Cartier, pendant quelques jours encore, présente à ses clients privilégiées le premier chapitre d’une collection qui porte au pinacle la pierre. Cette pierre, comme une note sur une portée musicale, s’inscrit dans une partition qui constitue le style de la maison. Le nom de cette collection de haute joaillerie, baptisée Le Chœur de Pierres (elle n’aura pas de traduction en anglais), insiste sur l’architecture chorale de compositions où l’expertise des ateliers et le talent des dessinateurs peuvent s’exprimer grâce à des associations significatives de couleurs, de formes, de motifs, de symboles. Ce nom pointe également du doigt, grâce à l’ambiguïté d’une homophonie, un principe fondateur de la haute joaillerie Cartier : tout part de la pierre. C’est elle et toujours elle qui dicte le dessin et amorce un long processus donnant naissance, après plusieurs années d’un travail collaboratif, à la création finale. Cinq émeraudes de Colombie totalisant 40,67 carats ont inspiré les accords chromatiques du collier Olorra qui, grâce au vert des émeraudes uni au bleu des topazes et du lapis-lazuli taillés sur œuvre, convoque le souvenir du décor de Paon cher à Louis Cartier.

Le Graal de Cartier : la quête de la pérennité

Les chiffres égrenés par la maison concernant ce premier chapitre – 2000 carats de pierres de centre dont plusieurs dépassent les 20 carats – révèlent la force de frappe d’une institution qui domine, de très loin et de plus en plus, le secteur. Ces chiffres, cependant, ne fournissent pas la recette qui a fait le succès de Cartier. Cette recette n’est pas secrète même si les concurrents de la maison ne l’ont pas nécessairement comprise à défaut de l’avoir épiée. Elle se devine plutôt dans l’acuité du point de vue fondamentalement joaillier de la maison. Ce point de vue, qui s’ordonne lui-même autour de plusieurs grilles de lecture, est pleinement à l’œuvre dans la conception et la réalisation des 130 pièces uniques présentées actuellement dans les hauteurs de Saint-Tropez.

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La première concerne évidemment une conception originale du bel objet qui assure la continuité d’une signature très reconnaissable. Elle s’épanouit par exemple dans les nombreux colliers de la collection. Tous, malgré la diversité de leur source d’inspiration (un tigre descendant les degrés d’un escalier imaginaire figuré par cinq topazes impériales ; une éruption volcanique évoquée par des gerbes de lumière prolongées de diamants taille ovale), entrelacent de manière stupéfiante le meilleur de l’abstraction et de la figuration, de l’opulence et de la légèreté, du foisonnement et de la limpidité.

Très prisés par les collectionneurs, les diamants de couleur sont mis en majesté sur une série de bagues au sein de la collection de haute joaillerie présentée par Cartier ce mois-ci dans le sud de la France. Ici : un diamant bleu et un diamant vert dialoguant sur une bague toi et moi. Diamants rose issus du gisement désormais éteint de la mine Argyle en Australie.

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La pertinence des objets

La deuxième grille, plus complexe, signale l’attention très vive portée par la maison à la pertinence des objets qu’elle exécute. Ne cherchez pas dans la collection de minaudières précieuses ou un équivalent du collier de chien de la reine Alexandra : Cartier, qui observe son époque, constate que les femmes n’en portent plus depuis longtemps afin de ne pas entraver leurs gestes et leurs corps. Les bagues en revanche, fer de lance de la joaillerie au niveau mondial, occupent une place centrale tout comme les grands colliers qui, par une ingénierie virtuose, libèrent des broches : elles pourront être adoptées aussi bien par les femmes que par les hommes. Transformable en broche également, un bijou d’oreille, semant sur la chevelure une constellation mobile de diamants orange, prouve que cette pertinence ne dédaigne pas les ressources de l’innovation à partir du moment où celle-ci est au service du corps et du mouvement.

« Nos objets sont pensés pour notre époque mais aussi pour une époque qui sera différente », concède Pierre Rainero, directeur image, style et patrimoine de la maison. Ce qui nous amène enfin à la troisième grille qui signale une obsession quasi philosophique du joaillier pour la notion de pérennité.

Deux diamants de taille triangle, parfaitement appairés, ont engendré une bague à deux portés grâce à une structure modulable. La notion de pérennité chère à Cartier se manifeste par des créations qui, même dans le cas des bagues, se métamorphosent de manière inattendue.

Le « je ne sais quoi » des pierres Cartier

Cette pérennité s’enchâsse par exemple dans un dessin qui convoque les échos d’un accord chromatique prisé par le joaillier au cours de son histoire : le célèbre décor de paon, inspiré par les Ballets Russes et fourni par l’union du bleu et du vert, est ici matérialisé par l’association de cinq émeraudes de Colombie avec des turquoises et du lapis-lazuli taillés sur œuvre. La pérennité se manifeste aussi dans le souvenir d’un motif qui était lui-même, quelques décennies auparavant, la transplantation sur un bijou Cartier des enseignements issus de l’étude approfondie des arts décoratifs dans leur ensemble, d’un jade chinois, de la moulure d’un chambranle de porte du Trianon ou d’un plumier safavide.

Cette soif de pérennité s’exprime aussi dans une maîtrise technique, qui sous la houlette d’Alexa Abitbol, directrice du pôle Haute Joaillerie, confère à chaque pièce une fluidité, un confort d’usage, une souplesse inouïe. Les bagues, pensées à 360°, prennent un visage neuf et une vigueur renouvelée par un simple déplacement sur le doigt. Et bien sûr, dominant et inspirant cet écosystème créatif : la pierre, choisie pour sa qualité, mais aussi son caractère, sa nuance spéciale, sa vibration intérieure, son « je ne sais quoi » comme disent souvent les experts de la maison.

« Laisser une pierre parler, c’est reconnaître en elle la mémoire du monde », résume Jacqueline Karachi-Langane, directrice des créations Haute Joaillerie. À la fois point de départ et point d’orgue d’une composition joaillière, les pierres chez Cartier, malgré la place si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, occupent une place immense dans le temps.