Bergerac 1992 : le traumatisme des 500 licenciements à la SNPE
DANS NOS ARCHIVES - Ce jour-là, le 14 avril 1992, 500 salariés de la SNPE de Bergerac recevaient leur lettre de licenciement. Vingt ans après, en 2012, Sud Ouest republiait un article où quatre figures syndicales de l'époque racontaient ce premier plan social massif. Le temps a passé, mais rien n'a effacé la casse sociale de cette année-là. Pour les « poudriers », c'était du jamais vu : des licenciements secs, d'une ampleur inédite sur le site. Imaginez aujourd'hui renvoyer presque tous les agents municipaux ou les employés des magasins de la route de Bordeaux. Cela représentait un tiers des effectifs de la SNPE, le poumon économique de Bergerac, qui s'étouffait soudain. Un coup de massue brutal et inattendu.
Une insouciance brisée
Dans les ateliers de production, tout tournait et les ouvriers ne s'inquiétaient pas pour l'avenir. « Dans les années 1980, on entrait encore à la Poudrerie avec la certitude d'y rester jusqu'à la retraite », explique Laurent Péréa, 51 ans, ancien leader cégétiste devenu patron du Parti communiste en Dordogne et maire de Saint-Capraise-de-Lalinde. « Poudrier un jour, poudrier toujours », disait-on. Laurent Péréa travaillait dans le département des douilles combustibles, un secteur en plein boom dopé par les interventions militaires dans le Golfe. « Nous faisions notre travail sans nous soucier des mauvais jours », raconte Patrick Lorgue, 51 ans, délégué CGT du personnel d'Eurenco. « Il y avait une certaine forme d'insouciance. »
Les syndicats ont senti le vent tourner fin 1991, quand un plan de restructuration a visé les effectifs de Sorgues (Vaucluse), un autre site de la Société nationale des poudres et explosifs (SNPE). Le bruit a couru que Bergerac était aussi dans la ligne de mire. « Face à la menace, la mobilisation a été immédiate », dit Anselme Gutierrez, 52 ans, secrétaire CGT du comité d'entreprise d'Eurenco. Le 21 décembre 1991, 3 000 personnes manifestaient dans les rues de Bergerac. Début 1992, première mesure de chômage partiel. La CGT a répondu par une grosse opération : une tente plantée dans la cour d'honneur, devant le bureau du directeur, avec 400 à 500 salariés en soutien quotidien pendant près d'une semaine.
La mobilisation et la chute
Pour maintenir la pression, l'intersyndicale a lancé une pétition signée par plus de 10 000 Bergeracois et multiplié les actions. « On était là dès qu'une personnalité descendait à Bergerac », raconte Patrick Lorgue, citant le ministre Durieux ou Jacques Chirac. Les syndicats ont appelé à une opération « ville morte » le 5 mars 1992. Ce jour-là, tous les commerces ont fermé et plus de 4 500 personnes sont descendues dans la rue, réchauffant « le cœur des poudriers », selon Anselme Gutierrez.
Mais le couperet est tombé le 14 avril : 500 lettres de licenciement. « C'était un drame terrible pour les familles », se souvient Claude Lhaumond, 62 ans, ex-député suppléant PC et délégué CGT de l'époque. « Tout le monde se demandait comment payer la baraque et nourrir les gosses ! » Le soir même, les syndicalistes ont occupé la salle du comité d'établissement, puis l'usine, menant à une pseudo-séquestration du directeur. La direction a répliqué en licenciant huit élus CGT et un salarié pour faute grave. « On a voulu couper la tête du syndicat », résume Claude Lhaumond, toujours amer.
Un héritage douloureux
Depuis, la Poudrerie a perdu plus des trois quarts de ses effectifs. Mais les anciens syndicalistes croient que leur mouvement « a servi à éviter le pire ». « Sans cette mobilisation, la SNPE aurait été rayée de la carte depuis longtemps », affirme Laurent Péréa. Vingt ans plus tard, la déflagration résonne encore. Bergerac a perdu des milliers d'emplois depuis les années 1990, sans s'en remettre économiquement. Aujourd'hui, les débats portent sur le tourisme et la reconversion de l'activité chimique.
En 1991, la crise frappait déjà : chômage élevé, recul des affaires, projets d'hypermarché contestés. L'hiver 1992 a été un détonateur, avec la SNPE pesant lourd : plus de 7 millions d'euros de taxe professionnelle, 1 250 salariés, des milliers d'emplois induits. « Avant, travailler à la SNPE était une garantie pour les emprunts. Aujourd'hui, cette garantie n'est plus rien », témoignait un salarié en 1992. Un triste anniversaire qui rappelle une époque révolue, où la désindustrialisation a profondément marqué Bergerac et sa région.



