La fin du courrier au Danemark, un choc pour l'Europe
Ce 1er janvier, le Danemark a pris une décision radicale face à la chute vertigineuse du nombre de lettres envoyées dans le royaume : l'arrêt complet de la distribution du courrier par PostNord, la Poste locale. Une première historique qui secoue le continent européen, où le service postal reste profondément ancré dans le quotidien des citoyens.
La Poste française face à ses contradictions
"La Poste, c'est du symbole", affirme Stéphane Travert, député Renaissance et président de l'Observatoire national de la présence postale. "C'est la seule entreprise qui passe au moins six jours sur sept devant chaque maison, avec un véritable attachement des citoyens. Pour préserver ce lien précieux, nous donnons constamment de nouvelles missions aux facteurs, comme le portage de médicaments ou de repas."
Pourtant, derrière cette image de service public essentiel, La Poste française navigue entre des réalités économiques contradictoires. Si son chiffre d'affaires ne cesse d'augmenter - passant de 22 milliards d'euros en 2013 à 34 milliards en 2023 - l'entreprise doit simultanément faire face à l'effondrement du courrier traditionnel. Les chiffres sont éloquents : 18 milliards de lettres distribuées en 2018, contre seulement 5,6 milliards prévus pour 2025.
Quatre missions de service public sous pression
En France, La Poste doit remplir quatre missions de service public fondamentales :
- Le service universel postal (distribution du courrier six jours sur sept dans tout le pays)
- Une mission d'aménagement du territoire (avec au moins 17 000 bureaux de poste)
- Une mission d'accessibilité bancaire (produit d'épargne "de base" accessible à tous)
- La distribution de la presse écrite
En échange de ces obligations, l'État doit théoriquement verser 174 millions d'euros annuels à La Poste. Mais les coupes budgétaires ont réduit cette contribution à seulement 130 millions d'euros dans le plan de financement pour 2026, selon les dernières projections.
Une nécessaire réforme postale en attente
"La Poste se trouve au carrefour de plusieurs changements profonds", souligne Stéphane Travert. "L'avènement du numérique, la diminution drastique du courrier, l'augmentation du trafic des colis avec une concurrence féroce, et la difficile mission de distribution de la presse avec ses surcoûts. Depuis trois ans, j'alerte les gouvernements successifs sur l'urgence d'une nouvelle loi postale."
Le député pose des questions fondamentales : "Le facteur doit-il vraiment passer six jours sur sept quand il a moins de courrier ? L'Express ou Paris Match doivent-ils impérativement être livrés le jeudi plutôt que le vendredi ? De nombreuses interrogations nécessitent des réponses claires."
Les réformes postales chez nos voisins européens
Alors qu'en France toute réforme postale est paralysée par l'instabilité politique et l'absence de majorité à l'Assemblée nationale, les autres pays européens ont lancé des transformations majeures de leurs services postaux.
Royaume-Uni : le spectaculaire redressement
Douze ans après sa privatisation, la Royal Mail britannique - institution vieille de 500 ans - a été rachetée par le milliardaire tchèque Daniel Krestinsky en avril 2025 pour 4,1 milliards d'euros. Après des années de pertes financières dues à un service défaillant et à des grèves répétées, l'entreprise est repassée dans le vert en seulement un an, avec 224 millions d'euros de bénéfices. Ce redressement spectaculaire a été possible grâce à un plan de restructuration et à un assouplissement des délais légaux de livraison pour les lettres non prioritaires.
Danemark : la fin pragmatique du courrier
La révolution danoise est totale. Depuis le 1er janvier, PostNord ne s'occupe plus de la réception et de la distribution du courrier dans le royaume, supprimant un tiers de ses effectifs. En vingt-cinq ans, le nombre de lettres au Danemark a chuté de 90%, avec une accélération depuis 2024 après la fin de la mission obligatoire de service public universel. Le prix du timbre a alors explosé, scellant le destin de PostNord et laissant le courrier exclusivement aux mains de prestataires privés.
Stéphane Travert, qui s'est rendu sur place il y a deux ans pour observer les pratiques danoises, en est revenu avec une conviction ferme : "Le modèle d'Europe du Nord ne convient absolument pas aux missions de La Poste en France. Au Danemark, l'État a décidé de numériser tous ses usages, faisant bondir le prix du courrier à près de six euros. Puis le gouvernement a supprimé la distribution quotidienne, fermé tous les bureaux de poste, et finalement abandonné le service postal sauf pour les insulaires et les aveugles. Les Français défendent trop leur service public pour laisser se produire ce scénario."
Allemagne : le succès par les relais de proximité
Privatisée en 1995 et cotée en Bourse depuis 2000, la Deutsche Post collectionne les bénéfices et les distinctions internationales. Son secret ? Un accent mis très tôt sur la logistique des colis et un partenariat dense avec les petits commerces, lui permettant d'avoir plus de 25 000 points de contact avec ses clients. Malgré un résultat net de 3,3 milliards d'euros en 2024, l'entreprise a dû supprimer 8 000 postes en 2025 pour compenser les coûts de l'effondrement du courrier papier.
Suisse : les secrets de la meilleure Poste mondiale
Depuis 2017, l'Union postale universelle publie un classement mondial des services de distribution de courrier. Et chaque année, c'est la Suisse qui remporte la première place ! Les raisons de ce succès :
- La rapidité et la précision exceptionnelles de ses livraisons
- Son intégration optimale aux systèmes postaux internationaux
- Ses innovations numériques constantes
- Sa politique écologique ambitieuse
Pourtant, même ce modèle exemplaire doit faire face à des défis financiers, le service universel de livraison coûtant près de 400 millions d'euros annuels aux contribuables suisses.
Italie : les succès financiers qui ouvrent l'appétit
Détenue aux deux tiers par l'État, Poste Italiane affiche une santé financière insolente. Depuis sa privatisation partielle en 2015, les actions de l'entreprise ont doublé de valeur grâce à son dense réseau de bureaux de poste et à ses services financiers très rentables. Son système de cartes de crédit prépayées, lancé en 2003, est devenu un moyen de paiement incontournable avec plus de sept millions d'utilisateurs et 440 millions d'euros de revenus annuels. Un succès qui lui a même permis d'acquérir un quart de Telecom Italia l'année dernière.
Face à ces modèles européens diversifiés, la France doit maintenant trouver sa propre voie pour préserver l'essentiel de son service public postal tout en s'adaptant aux réalités économiques et numériques du XXIe siècle.