C’est autour d’œufs brouillés, d’un jus de pamplemousse et d’un café allongé que l’on retrouve Charlotte Vautier, dans un café niché au cœur de la capitale. Son jogging kaki, dont la journaliste indépendante s’est presque excusée en nous retrouvant, contraste avec la longue chevelure rousse qu’elle entortille entre ses doigts à mesure qu’elle retrace son parcours et dévoile ce qui la fait vibrer, dix ans après avoir choisi sa voie. Le futur de l’information est-il déjà hors des rédactions ? Résolument.
Un basculement des usages médiatiques
Car en France et dans le reste du monde, les usages ont déjà basculé, et la manière de consommer l’information aussi. Dans son « Digital News Report 2025 », le très sérieux Reuters Institute souligne que 83 % des Français consultent chaque semaine des sources d’actualité en ligne (sites web, réseaux sociaux, podcasts…), tout en délaissant, dans le même temps, la télévision, dont la portée hebdomadaire pour s’informer recule à 59 % en 2024 (soit une baisse de 4 points en un an). Alors que la confiance envers les médias traditionnels s’effondre, le public recherche des contenus plus incarnés, dans lesquels il peut s’identifier et se projeter.
OK CHARLOTTE : une chaîne YouTube en plein essor
C’est là que Charlotte Vautier entre en scène. La jeune femme de 32 ans est derrière la chaîne YouTube « OK CHARLOTTE » depuis un peu plus d’un an. Sur la plateforme, elle cumule déjà plus de 200 000 abonnés. À raison d’un reportage long format tous les deux mois, qui dépasse fréquemment le million de vues, la journaliste plonge son public dans le quotidien de Tziganes évangéliques, de pêcheurs installés sur les rives de la Seine, de créatrices de contenus OnlyFans ou encore de zadistes. Leur point commun ? « Une réflexion sur la marge, sur celles et ceux qui sont sortis de gré ou de force d’une société normative, et qui me permet d’interroger nos modes de vie parfois absurdes. »
Une philosophie de la nuance
La trentenaire en est persuadée : « Au fond, on est tous un peu pareil. » Ce sont ces similarités, ces « choses qui nous rassemblent » qu’elle va chercher dans ses vidéos. « Je me demande toujours ce que quelqu’un qui n’a rien à voir peut se trouver de commun avec la personne que je filme. » Dans une société fracturée et polarisée, son regard privilégie la nuance et la compréhension.
Un parcours atypique vers le journalisme
« Je ne me voyais pas faire cinq ans d’études où tu te regardes le nombril », confie-t-elle. Charlotte Vautier est d’abord passée par une école d’art, poussée par une professeure qu’elle admire, avant de monter à Paris. C’est une autre professeure, de théâtre cette fois, qui l’oriente vers le journalisme. Son enfance et son adolescence, qu’elle a passées à Orléans et qui ont été « très libres, très axées sur la découverte », ont été biberonnées à la presse. Fille d’un père ancien légionnaire et d’une mère médecin qui décède alors qu’elle n’a que 14 ans, placée par l’Aide sociale à l’enfance en foyer et en familles d’accueil à plusieurs reprises, elle souligne avoir « toujours eu un budget d’argent de poche dédié à la presse : Néon, Vogue, Mad… J’ai toujours acheté les magazines. » Pourtant, journaliste n’a jamais été le métier de ses rêves : « Je voyais ça comme un taf d’intello, qui nécessitait de devoir bien écrire. » Elle saute le pas quand elle prend conscience qu’elle pourrait, en l’exerçant, « apprendre tous les jours et rencontrer de nouvelles personnes. Quelle richesse. Et quel luxe. »
De Canal+ à YouTube
Télévision d’art contemporain, mais aussi l’émission « Pièces à Conviction » puis Clique TV : Charlotte Vautier passe derrière la caméra, et les premiers stages s’enchaînent. Elle est embauchée par Canal+. Son documentaire dans un camp de réfugiés Rohingyas au Bangladesh, impulsé par nul autre que le rappeur Lacrim, la marque. C’est là qu’elle commence à s’interroger sur « comment on montre la misère », et qu’elle rencontre le reporter Charles Villa, à l’époque journaliste pour le média en ligne Brut, et qui s’est fait connaître pour ses reportages immersifs, parfois dans des contextes sensibles. La « révélation » a lieu un peu plus tard, au moment des législatives anticipées de 2024, après la dissolution de l’Assemblée nationale : « Nous avons été pris de court et cela a créé une irresponsabilité sans nom dans certains médias, et un racisme décomplexé dans d’autres… J’ai été dégoûtée » C’est sur Internet et sur YouTube qu’elle retrouvera « le temps long, la recherche de complexité : ça a agi comme un appel d’air pour d’autres formes de journalisme » - en plus de sujets tournés pour « des médias traditionnels, qui apportent une forme de légitimité journalistique ». Une première vidéo tournée à Miami sur la montée des eaux qui menace la ville est postée, et Charlotte est lancée.
Un journalisme d’immersion et d’engagement
« Ce n’est pas l’unique manière de faire bien ce métier. C’est celle qui me convient », affirme-t-elle. Depuis, sa chaîne explose, portée notamment par le succès de sa vidéo sur « La face cachée de l’aéroport Charles de Gaulle la nuit » (plus de trois millions de vues sur YouTube), où elle raconte le quotidien des personnes sans domicile fixe qui dorment dans le plus grand aéroport européen. « Je me suis vraiment attachée aux gens que j’ai rencontrés », s’émeut-elle. Elle s’est d’ailleurs rendue sur place un nombre « incalculable » de fois sans filmer ses allers-retours, et le tournage s’est, en tout, étalé sur trois semaines : « C’est très précieux pour recueillir une parole juste, mais c’est un luxe : ce n’est pas un temps qu’on nous laisse en rédaction. »
Financer son indépendance
Reste une contrainte propre à son statut : en tant que Youtubeuse, elle doit intégrer des partenariats commerciaux, faire de la publicité pour des marques, pour financer ses vidéos. « Je suis super privilégiée, au sens où mes sujets fonctionnent bien, ce qui me permet de revendiquer des partenariats avantageux, tout en continuant de faire attention à choisir des marques proches de mes valeurs, confie-t-elle. Je fais très attention avec qui sponsorise mes vidéos évidemment, j’ai déjà refusé des sommes vraiment importantes parce que les marques ou entités qui me les proposaient étaient trop loin de mes valeurs ». Un équilibre à tenir, qui n’est jamais totalement neutre. Pouvoir garder cette forme très incarnée est, par ailleurs, primordial dans l’exercice de son métier : « La neutralité est importante, mais on la confond parfois avec la distance. Quand on est trop distant, on tend à faire un journalisme d’extraction qui ne se soucie pas assez des personnes que l’on rencontre pour nos reportages. »
Une voix pour demain
La trentenaire est catégorique : « J’assume m’engager : si je suis émue ou que je fais une découverte à laquelle je ne m’attendais pas, je vais le dire. C’est mon engagement dans le sujet qui me permet d’être le plus juste. » Charlotte Vautier concède toutefois d’autres manières de faire ce métier : « C’en est une, et c’est celle qui me convient. » Pour elle, ce journalisme indépendant est aussi le signe de « la fin d’un cycle dans un métier qui fonctionne énormément par cycles : les gens veulent de l’incarné, et remettent en question la neutralité, parce que personne n’est véritablement neutre, tout le monde a des biais. » D’autant plus, avec les récentes guerres et l’instabilité géopolitique mondiale : « Il devient de plus en plus difficile de rester distant avec nos sujets et de ne pas y mettre de l’engagement humain. »
Une philosophie qui paye : en moins d’un an, Charlotte Vautier s’est imposée comme l’un des visages de ce journalisme en recomposition. Invitée dans des tables rondes sur l’avenir de l’information (dont une toute récente au siège de Google à Londres, aux côtés des très sérieux BBC et New York Times), sollicitée par des écoles de journalisme ou des conférences, elle a su devenir l’une des voix d’une génération de journalistes qui cherchent à conjuguer rigueur et incarnation.
Demain vu par Charlotte Vautier
Il y a dix ans, vous imaginiez-vous en être là aujourd’hui ?
Pas vraiment, non… Mais j’étais déjà une grande consommatrice de YouTube, donc je me posais peut-être déjà la question !
Et dans dix ans, où vous voyez-vous ?
Dans une très grande maison en Haute-Provence, où il y aurait d’immenses studios et d’immenses salles de montage.
À quoi ressemblera l’information dans 10 ans ?
C’est difficile de se projeter, surtout avec l’IA, on ne sait pas trop ce qui va en ressortir… Mais je pense qu’il est hautement important de mettre de l’humain, justement pour y faire face dans le monde du journalisme.
Les médias traditionnels vont-ils survivre ?
Ils vont se réinventer, bien sûr. En France, on a la chance d’avoir des institutions très fortes et sérieuses : on a toutes les ressources pour mener à bien cette réinvention, à la fois dans la forme et dans le fond.
Qu’est-ce qui vous rend optimiste ?
Quand je vois, dans les pires situations, que les gens s’entraident toujours.
Quelle phrase résume votre vision du futur ?
« Ne cherche pas le bon chemin, tes pas le créeront ». C’est une phrase qui me rassure.
DÉJÀ DEMAIN. Chaque dimanche, on vous présente ceux qui vont compter demain. Artistes, chercheurs, intellectuels ou politiques livrent leur parcours et leur vision du futur.



