De retour à la base sous la pluie, le lendemain, nous apprenons que le départ du « Marion-Dufresne » est avancé d’une journée : un cyclone en formation menace de se placer sur notre route du retour vers la Réunion. En partant plus tôt, on devrait pouvoir l’éviter.
Les adieux sous la pluie
Les héliportages de retour reprennent mais il faut d’abord chasser les otaries qui trouvent la dalle de la drop zone à leur goût, on se demande bien pourquoi. Les panneaux d’au revoir et les mises en scène de départ burlesques ritualisent à nouveau ce moment si particulier, cette fois le dernier de l’OP1 2026, qui mêle joies du retour et tristesses des séparations. Adieux aussi, les pups (bébé otaries) et leurs mamans. Et direction La Réunion pour 4 ou 5 jours de mer.
Une sorte de mystère de la chambre jaune
Trois jours plus tôt, sur la passerelle de pilotage, pendant la manœuvre du workboat sur Saint-Paul sur laquelle tout le monde avait l’œil braqué, j’ai surpris une conversation à l’écart entre Gwenaël et Bernard. Le capitaine montrait discrètement à l’OPEA (le chef des OPérations Extérieures Australes) quelque chose sur un écran. Tous deux riaient, mais un peu jaune me sembla-t-il.
« Hin hin hin ! bon, ben écoute… Il fallait bien que cela arrive à un moment donné, non ? sur une OP… », dit mystérieusement Bernard en s’écartant : j’étais en train de filmer la scène à distance et il me jeta un regard furtif, un peu ironique, vaguement complice, terriblement intrigant, avant de s’éloigner.
Me trouvais-je alors en plein cœur d’une sorte de mystère de chambre jaune, dans l’esprit du polar à énigme que j’ai évoqué au tout début de ce journal ? Quel terrible événement se tramait-il ? Et pourquoi « fallait-il bien que cela arrive » ? Quelqu’un avait-il à bord prononcé le mot « lapin » qui allait précipiter une inéluctable catastrophe ?
– Une grosse patate ! me répondit Gwenaël que j’interrogeais, la curiosité aiguisée comme le stylet d’un sicaire. Une dépression se creuse vers les Maldives et va probablement descendre vers notre parcours. On va la surveiller. Se formera-t-elle en tempête tropicale avec des vents à partir de 54 km/h puis en cyclone, au-delà de 119 ?
– Ça va secouer un peu ? demandai-je, entre inquiétude et un peu d’excitation
– On va surtout essayer d’éviter. Je ne cours pas après.
Le départ anticipé d’Amsterdam est donc une conséquence prévisible de ce changement météo et, depuis 3 jours, chacun s’informait de l’évolution qui guiderait les choix de Bernard. Voilà pourquoi, surtout après les complications des rotations à Crozet et à chaque fois que c’était possible, l’OPEA cherche à optimiser le temps pour compenser les éventuels retards. Là, il s’agit de prendre un cyclone de vitesse. Rien de moins.
L’indispensable OPEA
La tâche de l’OPEA qui est le grand ordonnateur de la rotation est infiniment complexe et touche absolument tous les aspects, intriqués les uns aux autres, d’une rotation.
Tout d’abord, comme on vient de le voir, le temps. Ou plutôt LES temps, qu’il s’agisse de celui qu’il fait ou de celui qui passe, l’un conditionnant l’autre.
Ensuite, l’argent, qui en est aussi une conséquence. Un retard, une mise à quai plus longue, un détour imprévu, une livraison qui ne se passe pas à cause d’une défaillance technique ou humaine et ce sont des milliers d’euros qui s’échappent d’un budget sous contraintes.
La sécurité et la santé sont également dépendantes de ses décisions, comme la vie commune, l’ambiance à bord et la bonne cohésion des services. Et enfin, l’articulation de tout cela avec les chefs de districts et le capitaine du bateau afin d’assurer la parfaite coordination des héliportages.
Autant dire que le mois de l’OP, précédé des semaines de préparation en amont, est évidemment tout sauf une partie de joyeuse rigolade. La responsabilité de l’OPEA demande des qualités de rigueur, d’organisation méticuleuse, d’attention et de veille constante sans beaucoup de repos. Le tout en gardant une humeur cordiale et une disponibilité pour les multiples demandes d’une population disparate, composite, faite d’habitués comme de néophytes. Et cet équilibre qu’a su maintenir Bernard – par ailleurs responsable du service logistique, achat et approvisionnement des TAAF – m’a impressionné.
En ces derniers embarquements, à la descente de l’hélico, casque sur les oreilles et bloc à la main, il pointe ses brebis de retour au bercail avec le sourire de celui qui sait que tout le monde rentrera à bon port… si l’on devance le cyclone !



