Une alerte européenne sur une pénurie imminente de kérosène
L'avertissement est particulièrement clair et sans ambiguïté : Dan Jorgensen, le commissaire européen à l'Énergie, a formellement rappelé ce mercredi que l'Agence internationale de l'énergie (AIE) anticipe une rupture d'approvisionnement en carburant d'aviation dans les cinq à six semaines à venir. Cette période critique correspond précisément à celle qui précède immédiatement les départs en vacances des citoyens européens, ce qui amplifie considérablement l'urgence de la situation.
La fermeture du détroit d'Ormuz paralyse les importations
La fermeture complète du détroit d'Ormuz, intervenue il y a maintenant plus de cinquante jours suite au déclenchement du conflit au Moyen-Orient, a mis sous tension extrême une chaîne d'approvisionnement que personne n'avait véritablement anticipée comme étant aussi vulnérable. L'Europe raffine certes environ 70 % de sa consommation théorique de kérosène sur son propre territoire. Cependant, dans la pratique concrète, elle en importe encore 40 % de ses besoins totaux. Et la moitié de ces importations cruciales, ce qui représente environ 20 % de la consommation totale de l'Union européenne, transite habituellement par le détroit d'Ormuz qui demeure fermé à la circulation maritime au moment où ces lignes sont rédigées. Aucune source alternative de remplacement n'est immédiatement disponible à portée de pompes pour compenser ce déficit soudain.
Une réponse européenne limitée à un simple observatoire
Réclamée avec insistance par les dirigeants européens lors du Conseil européen de mars dernier, la fameuse « boîte à outils » de la Commission européenne a finalement été présentée ce mercredi 22 avril, à la veille du conseil informel des Vingt-Sept qui se tiendra à Nicosie et Agia Napa, sur l'île de Chypre. Concernant spécifiquement le kérosène, la réponse se résume pour l'instant à la création d'un Fuel Observatory, un simple outil de cartographie des stocks existants et des capacités de raffinage qui n'existe pas encore aujourd'hui et dont la mise en service effective prendra, selon les fonctionnaires européens interrogés, « le temps techniquement nécessaire ». Une réponse qui apparaît bien modeste face à l'ampleur de la crise.
La demande estivale traditionnelle en billets d'avion va mécaniquement aggraver la tension énergétique déjà palpable. Les pays fortement dépendants du tourisme aérien – notamment le Portugal, la Grèce, l'Espagne, et les diverses îles méditerranéennes – voient se profiler à l'horizon de lourds nuages menaçants sur leurs recettes touristiques. Les stocks d'urgence nationaux existent bel et bien, les capacités de raffinage européennes sont théoriquement mobilisables. Mais leur redistribution équitable entre les différents États membres reste au stade préliminaire d'un simple « dialogue » dépourvu de tout mécanisme contraignant. Chaque pays gère ses réserves stratégiques de manière souveraine, et demeure entièrement maître de ses décisions. Personne ne commande véritablement l'ensemble. La Commission européenne ne se risque surtout pas à émettre la moindre obligation dans un domaine qui lui échappe largement.
Une facture énergétique qui explose littéralement
Le kérosène représente la pointe visible d'une crise énergétique bien plus large que tout le monde mesure concrètement dans chaque station-service, et à plus long terme sur le prix des denrées alimentaires. Depuis le 1er mars dernier, la fermeture prolongée du détroit d'Ormuz a déjà coûté à l'Union européenne la somme astronomique de 24 milliards d'euros supplémentaires sur sa facture énergétique globale – soit plus de 500 millions d'euros par jour, payés non pas pour recevoir davantage d'énergie, mais simplement pour obtenir exactement la même quantité à un prix considérablement plus élevé. En 2025, avant le déclenchement de cette crise, l'UE importait déjà pour 340 milliards d'euros de combustibles fossiles par an. Cette vulnérabilité structurelle était pourtant connue depuis le premier choc pétrolier historique de 1973 et n'a jamais été clairement résorbée depuis lors.
Dan Jorgensen n'a d'ailleurs absolument pas cherché à minimiser l'ampleur réelle de la crise actuelle. Selon ses propres termes, le choc provoqué par la fermeture d'Ormuz équivaut à ceux de « 1973 et 2022 réunis ». Même si la guerre en Iran devait miraculeusement cesser demain – ce qui constitue le meilleur scénario envisageable –, il faudrait encore patienter deux années entières ou plus avant que le Qatar ne parvienne à reconstruire complètement ses infrastructures critiques de production et de transport de gaz. Les prix du GNL (gaz naturel liquéfié) sur les marchés mondiaux ne reflueraient pas immédiatement pour autant. Les effets négatifs se feront sentir « pendant des mois, voire des années, » lâche-t-il, visiblement pessimiste.
Les automobilistes ressentent déjà durement la différence
À la pompe, chaque automobiliste européen mesure concrètement la différence : l'essence est passée de 1,55 euro le litre en moyenne en Europe en 2025 à près de 2 euros aujourd'hui. Le diesel est quant à lui passé de 1,70 à 2,20 euros le litre. Soit une hausse vertigineuse de 25 à 30 % en seulement deux mois. Face à cette urgence absolue, la Commission européenne a donc dégainé AccelerateEU, un catalogue exhaustif de recommandations, quelques jalons législatifs à venir, et beaucoup de coordination entre les parties prenantes.
La coordination, justement, est le maître-mot répété inlassablement. Mais c'est aussi le point de fragilité majeur puisque tout dépend exclusivement des bonnes volontés individuelles des États membres. Bruxelles recommande officiellement le remplissage progressif et concerté des stockages gaziers stratégiques – actuellement remplis à seulement 30 % de leur capacité totale, contre 35 % à la même période l'an dernier. Mais aussi la libération coordonnée des stocks pétroliers d'urgence nationaux. La Commission veut éviter à tout prix que les États membres se fassent une concurrence délétère sur les marchés internationaux, comme à l'été 2022 lorsque chacun achetait pour son propre compte en faisant monter les prix de manière exponentielle. Les groupes de coordination gaz et pétrole se réunissent désormais chaque semaine pour éviter de tomber dans la surenchère stérile entre Européens.
L'électrification comme seule solution durable à long terme
Pour protéger efficacement les consommateurs finaux, un catalogue détaillé de mesures nationales est proposé dans lequel chaque État membre fera son marché selon ses priorités : des bons de réduction ciblés, des tarifs sociaux adaptés, une réduction temporaire de la TVA sur les pompes à chaleur, et des aides substantielles à l'achat de véhicules électriques. Tout cela coûte évidemment de l'argent public frais alors que les finances nationales sont déjà tendues dans de nombreux pays. Un cadre temporaire d'aides d'État – attendu « dans les prochains jours » selon la vice-présidente Teresa Ribera – donnera aux gouvernements nationaux la flexibilité nécessaire pour soutenir les secteurs les plus exposés, notamment les industries énergo-intensives.
Chaque mesure devra impérativement être ciblée, temporaire et ne pas creuser davantage la dépendance historique aux énergies fossiles. Autant dire que chaque chancellerie nationale devra résoudre une véritable quadrature du cercle. La Commission se méfie aussi profondément des solutions de court terme qui renverraient aux calendes grecques la transition énergétique indispensable et la décarbonation progressive du continent. Teresa Ribera et Dan Jorgensen l'ont répété avec force : la solution à la crise énergétique actuelle est fondamentalement la même que la solution à la crise climatique globale. Il s'agit donc non pas de retarder l'électrification en s'accrochant désespérément aux hydrocarbures subventionnés mais d'accélérer résolument l'électrification en déployant davantage d'énergies renouvelables. Hélas, le nucléaire prend malheureusement plus de temps à développer.
La situation globale est cependant un peu meilleure qu'au moment où la guerre en Ukraine a tragiquement éclaté. L'électricité représente aujourd'hui 71 % de la production issue de sources propres dans l'UE, contre seulement 63 % à l'époque. C'est précisément pour cette raison que la flambée inquiétante des prix de l'électricité est, pour l'instant, relativement contenue, croit savoir la Commission. Mais l'électricité ne représente encore que 23 % de la consommation finale d'énergie en Europe. Le reste – chauffage, industrie lourde, transport – fonctionne encore majoritairement aux énergies fossiles importées. La vulnérabilité demeure donc très large et le travail colossal reste entièrement à accomplir.
Un refus catégorique de retour au gaz russe
Un Plan d'action concret pour l'électrification sera présenté officiellement avant l'été, avec un objectif chiffré précis. Une proposition législative importante sur les charges réseau et la fiscalité de l'énergie est annoncée pour le mois de mai prochain. La révision cruciale de l'ETS (marché européen du carbone) est prévue pour juillet, avec la construction ambitieuse d'une banque industrielle de la décarbonation dotée de 100 milliards d'euros.
Des textes législatifs utiles sont actuellement entre les mains du Parlement européen et du Conseil : la Commission les appelle instamment à conclure au plus vite les négociations en cours, idéalement d'ici l'été. La Commission pointe notamment du doigt le Grids Package – le paquet réseaux électriques – dont l'addition conditionne, selon Dan Jorgensen, toute la suite logique de la transition énergétique. Plusieurs voix influentes – comme Matteo Salvini, vice-premier ministre en Italie ou le Slovaque Robert Fico – plaident ouvertement pour reprendre les importations de gaz russe. C'est le seul terrain sur lequel la Commission apporte une réponse ferme et sans équivoque : à ses yeux, ce serait une erreur stratégique majeure. Donc, on ne touche absolument pas à la législation existante sur la fin progressive du gaz russe en Europe.
Sur la taxe controversée sur les superprofits, réclamée avec insistance par l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, le Portugal et l'Autriche, la Commission esquive habilement : une telle décision historique requiert l'unanimité totale, qui sera extrêmement difficile à obtenir au Conseil européen. La Commission accompagnera simplement les États volontaires qui souhaitent agir seuls sur ce front.
S'agissant des achats communs de carburants, la réponse est également négative : pas d'agrégation européenne pour le pétrole car cela n'aurait aucun impact significatif sur le court du Brent mondial. Pour le pétrole, le problème fondamental est le niveau élevé des prix mondiaux, pas l'accès physique à l'offre. Ce que la Commission propose, en somme, c'est le maximum de ce qu'elle peut raisonnablement faire sans forcer brutalement la main des États membres souverains. Ce faisant, les décisions difficiles à prendre comme la réduction volontaire de la consommation, voire son rationnement éventuel, demeurent entièrement entre les mains des chancelleries nationales.



