La dépendance énergétique allemande sous tension
Depuis que la guerre en Iran fait exploser le prix de l'essence, les Allemands s'interrogent avec une acuité renouvelée sur la souveraineté énergétique de leur pays. Après la fermeture des gazoducs Nord Stream transportant le gaz naturel russe suite au conflit en Ukraine, c'est un deuxième choc d'ampleur qu'ils subissent en la matière. Cette dangereuse dépendance, démontrée une fois de plus, fait resurgir un vieux débat que l'on croyait clos outre-Rhin : faut-il, oui ou non, renoncer définitivement à l'énergie nucléaire ?
Un processus de sortie en yo-yo
Les trois dernières centrales nucléaires allemandes ont été définitivement débranchées en 2023, au terme d'un long et douloureux processus dont on peut récapituler les étapes chaotiques. En 2000, la coalition rouge/verte réalise son projet phare et décide la sortie du nucléaire. En 2005, dès son arrivée au pouvoir, la leader de la CDU Angela Merkel fait machine arrière, annulant cette résolution. Mais six ans plus tard, la catastrophe de Fukushima vient tout chambouler à nouveau.
« Même si dans un pays hautement technologique comme le Japon les risques de l'énergie nucléaire ne peuvent pas être maîtrisés, alors il est nécessaire d'en tirer les conséquences et de revoir la situation », déclare alors la chancelière Merkel. Sous la pression d'une opinion publique très majoritairement persuadée qu'il faut coûte que coûte se débarrasser de l'énergie atomique, elle opère donc un revirement complet.
Un « Sonderweg » allemand controversé
Le 15 avril 2023, un peu plus d'un an après le début de la guerre en Ukraine, les trois dernières centrales sont débranchées. Un « Sonderweg » comme on dit en Allemagne, c'est-à-dire un cavalier seul, tandis qu'au même moment la France d'Emmanuel Macron annonce la construction d'une nouvelle génération de miniréacteurs et que de nombreux pays occidentaux songent à faire de même.
À contre-courant, la troisième puissance économique mondiale estime pouvoir se débrouiller sans le nucléaire, en accélérant la transition vers les énergies renouvelables. C'est du moins la promesse du ministre de l'Économie et de la Transformation climatique de l'époque, le Vert Robert Habeck. À ceux qui lui demandent s'il ne vaudrait pas mieux prolonger la durée de vie des centrales encore en activité, il répond qu'aucun argument ne justifie un retour à l'atome. La sortie du nucléaire fait partie de l'ADN des Verts allemands depuis des décennies.
Le revirement d'Ursula von der Leyen
La fermeture du détroit d'Ormuz a donc relancé un très vieux débat. Début mars, lors d'un sommet sur le nucléaire à Paris, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen l'a rouvert de manière spectaculaire. « C'est une faute stratégique de tourner le dos à une source d'énergie fiable, au prix abordable et aux émissions faibles », a-t-elle déclaré, rappelant qu'en 1990 encore un tiers de la production électrique de l'Union européenne provenait du nucléaire contre tout juste 15 % aujourd'hui.
Ursula von der Leyen, qui accessoirement était ministre au sein du gouvernement Merkel quand celle-ci décida la sortie du nucléaire sans faire d'objection à l'époque, milite désormais pour le développement de petits réacteurs modulaires (SMR). Elle n'est pas la seule à réclamer un nouveau changement de cap.
La Bavière en première ligne
Le très puissant ministre-président de la Bavière Markus Söder (CSU) plaide lui aussi vigoureusement pour la construction de ces réacteurs plus petits, plus flexibles et réputés plus sûrs que les centrales classiques. Toujours prêt à contredire le gouvernement de Berlin, Markus Söder annonce que la Bavière testera, seule, cette nouvelle technologie grâce à des subventions européennes.
La Bavière a déjà débloqué quelque 400 millions d'euros pour la construction du réacteur « Alpha ». Markus Söder n'en est pas lui non plus à une contradiction près, lui qui réclamait à cor et à cri que l'on débranche les centrales après l'accident de Fukushima.
L'opposition tenace des Verts et du SPD
Si au sein de la CDU, le parti du chancelier Merz, les critiques d'Ursula von der Leyen et de Markus Söder trouvent un écho positif, du côté des sociaux-démocrates membres de la coalition au pouvoir à Berlin les réactions sont nettement négatives. Un come-back ? Pas question !
Pour Carsten Schneider, ministre SPD de l'Environnement, la présidente de la Commission européenne propose une « stratégie rétrograde ». Il estime qu'il existe de meilleures alternatives dans les renouvelables, et il s'oppose à ce que l'argent du contribuable soit dépensé pour développer de nouveaux réacteurs.
Les arguments des opposants
Ceux qui s'opposent à la relance du nucléaire civil avancent plusieurs arguments décisifs :
- Il est techniquement impossible de rebrancher les centrales fermées
- La construction de nouvelles installations dans des délais et budgets raisonnables semble irréaliste
- Le nucléaire reste la source d'énergie la plus chère, dépendante des subventions publiques
- La question du stockage des déchets radioactifs demeure sans réponse satisfaisante
Le seul parti à soutenir sans équivoque l'énergie nucléaire est l'AfD. Les populistes de l'extrême droite réclament la réouverture des centrales fermées et le lancement d'un vaste programme.
Une décision présentée comme irréversible
Le débat a pris une telle ampleur que le chancelier Merz, qui avoue pourtant partager les convictions d'Ursula von der Leyen, s'est vu forcer de taper du poing sur la table : « Cette décision est irréversible, a-t-il rappelé. Je le regrette, mais c'est un fait accompli. Nous nous concentrons désormais sur la politique énergétique que nous avons. »
Tout responsable politique allemand sait qu'il marche sur des œufs quand il s'agit du nucléaire. Le slogan « L'atome ? Non merci ! », flanqué d'un petit soleil souriant, reste le symbole de la longue lutte acharnée des militants antinucléaire allemands. Aujourd'hui encore, et malgré la hausse spectaculaire du prix de l'énergie, l'opposition au nucléaire demeure majoritaire dans le pays, témoignant de la profondeur des divisions sur cette question stratégique.



