Cushing, Oklahoma : le cœur caché du pétrole américain et son rôle mondial
Cushing, le cœur caché du pétrole américain

Cushing, Oklahoma : l'épicentre discret de l'or noir américain

Au premier abord, Cushing dans l'Oklahoma semble être une bourgade ordinaire du cœur des États-Unis, typique de cette région rurale et conservatrice surnommée la « ceinture de la Bible ». Traversée par la route 33, elle aligne des magasins d'alimentation modestes, des bars et d'imposants pick-up garés çà et là. Rien ne laisse deviner son passé glorieux comme principal lieu de production pétrolière du pays au début du XXe siècle, ni son rôle actuel absolument unique.

Un site stratégique sous haute surveillance

Il faut s'éloigner du centre-ville et de ses jolies maisons en bois pour découvrir la réalité de Cushing. Derrière de hautes clôtures métalliques s'étendant à perte de vue sur des plaines semblables à des greens de golf, plus de 400 cuves blanches ou noires parfaitement alignées se dressent au nord et au sud de la localité. Hautes d'une quinzaine de mètres et équipées de vannes colorées, elles peuvent stocker plus de 90 millions de barils de pétrole, soit presque l'équivalent de la production mondiale quotidienne de brut.

Avec seulement 8 000 habitants, Cushing rivalise avec les géants mondiaux du stockage comme Singapour et Fujaïrah aux Émirats arabes unis. Le site est placé sous haute surveillance, avec des patrouilles discrètes du FBI et du département de la Sécurité intérieure. « Si vous voulez prendre des photos, évitez de sortir de votre voiture », recommande Tracy Caulfield, dirigeante de la chambre de commerce locale.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Le cœur battant de l'économie américaine

Cushing ne renferme pas les réserves stratégiques nationales, mais quelque chose de bien plus vital : c'est le centre névralgique de l'économie américaine du pétrole. Une trentaine de pipelines y convergent et en partent, irriguant le pays entier comme des artères et des veines. Depuis le début des tensions au Moyen-Orient, l'attention de l'industrie pétrolière s'est encore intensifiée sur cette localité.

Les prix du brut ont flambé, avec le West Texas Intermediate (WTI), référence nord-américaine, qui a gagné près de 45 % en six semaines. Les gigantesques réserves de Cushing ont pris une valeur considérable sur les marchés. La ville, qui se proclame « carrefour mondial des pipelines », sert de baromètre au WTI. Son prix est réputé fixé ici, même s'il prend naissance à plus de 2 000 kilomètres.

Le mécanisme des contrats à terme et du stockage

À Wall Street, les traders du New York Mercantile Exchange achètent quotidiennement des contrats à terme sur le pétrole, pariant sur les cours futurs selon la consommation anticipée, les stocks et les événements géopolitiques. Contrairement à d'autres matières premières, la réglementation américaine impose depuis les années 1980 une garantie : les traders doivent pouvoir livrer le pétrole à l'échéance. Ils deviennent ainsi propriétaires de barils qu'ils stockent à Cushing, l'endroit idéal pour cette logistique.

Les majors pétrolières, grossistes et compagnies de stockage peuvent aussi acheter du brut directement via le prix « spot », calculé selon les cours des futures. Une grande partie de ces transactions se déroule à Cushing, où l'ouverture d'une simple vanne permet d'échanger le fluide grâce au réseau de pipelines, évitant le recours coûteux aux tankers comme sur la côte du golfe du Mexique.

Un baromètre économique aux signaux complexes

Chaque jour, le niveau des cuves à Cushing varie selon les futures et les ventes directes. Des sociétés utilisent des drones équipés de caméras thermiques pour mesurer la quantité de brut sous les toits flottants des réservoirs. Chaque semaine, l'Energy Information Administration publie les données de stockage, informations cruciales pour comprendre les tendances du marché.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Généralement, un niveau bas reflète une forte demande et des prix à la hausse, tandis que des cuves pleines indiquent une demande faible et des prix en baisse. Cependant, la lecture de ce baromètre nécessite un œil averti. Récemment, malgré un niveau de stockage remontant, le cours du WTI a continué de s'envoler, atteignant environ 96 dollars le baril, contre 65 dollars avant les tensions au Moyen-Orient. Cette situation s'explique par la prudence des opérateurs qui anticipent une poursuite de la flambée des cours.

L'épisode historique des prix négatifs en 2020

Le baromètre de Cushing a connu un emballement spectaculaire en avril 2020, lors de la pandémie de Covid-19. Avec l'économie mondiale à l'arrêt, le pétrole américain ne se vendait plus. Les barils achetés par les traders s'accumulaient dans les cuves, au point qu'il n'y avait plus de place disponible. Les opérateurs ont obligé les traders à prendre livraison de leurs milliers de barils, provoquant la panique.

Tracy Caulfield se souvient des appels affolés des traders cherchant désespérément de l'espace de stockage. Le 21 avril 2020, pour la première fois dans l'histoire, le prix du pétrole est devenu négatif. Ne sachant que faire de leurs barils, traders et opérateurs offraient jusqu'à 37 dollars par baril à quiconque acceptait de les prendre. Pour inverser cette situation ubuesque, les majors pétrolières ont décidé de fermer davantage les vannes de production.

Une communauté discrète et peu bénéficiaire

Les compagnies pétrolières installées à Cushing vivent en vase clos, avec une certaine méfiance et une omerta sur leurs activités. Elles n'emploient qu'une centaine de salariés locaux, majoritairement des cols bleus chargés de la maintenance des pipelines et des cuves, ainsi qu'une petite dizaine de laboratoires analysant la qualité des mélanges de brut.

La manne pétrolière profite peu à la ville elle-même. Les taxes versées par les opérateurs alimentent les caisses de l'État de l'Oklahoma, non celles de la municipalité. « Ces sociétés ont payé les bancs de la ville et les services de secours », défend Tracy Caulfield. Même le patron du journal local, J. D. Meisner, préfère ne pas s'exprimer sur le sujet, reflétant la discrétion générale.

Un projet de raffinerie pour renouer avec le passé

Bruce Johnson, directeur de l'agence de développement économique de Cushing, évoque avec prudence un projet qui pourrait relancer l'activité locale. Il y a deux ans, le géant canadien Southern Rock Energy Partners annonçait investir 5,5 milliards de dollars pour édifier une raffinerie près de Cushing, transformant le pétrole de schiste texan en essence et produits dérivés.

Ce projet, qui créerait plusieurs centaines d'emplois, permettrait à Cushing de renouer avec son passé glorieux. Jusque dans les années 1970, la ville comptait plus de 50 raffineries, lui valant le surnom de « The refinery city ». Bien que le projet ait été ajourné pour des raisons financières, Bruce Johnson espère encore le relancer, convaincu de l'avenir de l'or noir. « Le pétrole est partout », affirme-t-il en montrant son polo en acrylique, ses semelles et son stylo.

La différence cruciale entre WTI et Brent

Le cours du Brent de la mer du Nord reflète plus directement les aléas du marché que celui du WTI, car il est livré par voie maritime et donc plus exposé aux difficultés d'approvisionnement, comme une fermeture du détroit d'Ormuz. Le spread, c'est-à-dire la différence de cours entre ces deux références mondiales, révèle les risques géopolitiques. Après un écart historique fin mars lors des tensions dans le golfe Persique, il est revenu à un niveau quasi normal début avril.

Malgré sa discrétion et son apparence modeste, Cushing reste un lieu absolument crucial. Comme le résume Paula, patronne du magasin bio Whole Foods : « Si un pays veut anéantir les États-Unis, il lui suffit de bombarder Cushing ! » Cette petite ville de l'Oklahoma continue d'alimenter en or noir toute la nation, demeurant le cœur battant souvent méconnu de l'économie américaine.