Une crise énergétique qui s'installe durablement en Europe
« Même si la paix survenait demain, nous ne reviendrions pas à la normale dans un avenir prévisible. » Cette déclaration sans équivoque de Dan Jorgensen, le commissaire européen à l'Énergie, résume l'état d'esprit qui règne à Bruxelles. La crise énergétique née du blocage du détroit d'Ormuz et des frappes dans le golfe persique n'est pas un épisode passager, mais bien une réalité structurelle à laquelle l'Europe doit se préparer.
Des chiffres qui donnent le vertige
Lors d'une réunion d'urgence en visioconférence avec les ministres de l'Énergie, le commissaire Jorgensen a dévoilé des statistiques alarmantes. Depuis le début du conflit, le gaz a bondi de 70 % et le pétrole de 60 %. En seulement trente jours, la facture d'importation fossile de l'Union européenne s'est alourdie de 14 milliards d'euros, soit plus de 466 millions d'euros par jour. Ces chiffres illustrent l'ampleur du choc qui frappe les économies européennes.
La sobriété énergétique comme réponse immédiate
Face à cette situation, le commissaire européen refuse le catastrophisme mais reconnaît l'absence de solution miracle. Il se réfère aux 10 propositions de l'Agence internationale de l'Énergie :
- Recours au télétravail quand c'est possible
- Limitation de vitesse abaissée de dix kilomètres sur autoroute
- Développement du covoiturage et des transports en commun
- Conduite souple pour les poids lourds
Cinquante-trois ans après le premier choc pétrolier, l'Europe en est réduite à conseiller à ses citoyens la sobriété énergétique comme mesure d'urgence.
La réforme du marché de l'électricité en panne
Le commissaire Jorgensen annonce qu'il proposera sous peu sa propre « boîte à outils », mais la Commission européenne dispose en réalité de peu de leviers. La principale solution réside dans l'application de la réforme du marché de l'électricité adoptée en 2024, composée d'un règlement et d'une directive entrés en vigueur le 16 juillet 2024.
Les États membres avaient six mois pour transposer la directive, soit jusqu'en janvier 2025. Or, plus d'une vingtaine d'entre eux sont en retard dans cette transposition. Cette réforme devait introduire des contrats de long terme et les « contrats pour différences » (CFD) pour stabiliser les prix, mais leurs règles ne s'appliqueront qu'après une période transitoire de trois ans, donc au plus tôt en juillet 2027.
Des mesures de soutien envisagées
Le commissaire Jorgensen songe à élargir les règles des aides d'État pour permettre aux gouvernements de soutenir les ménages les plus vulnérables et les industries les plus touchées. Il n'a pas fermé la porte aux taxes sur les surprofits si la situation devait atteindre les sommets de 2022.
La baisse des taxes sur l'électricité peut être recommandée, mais il s'agit d'une compétence nationale. Certains experts redoutent d'ailleurs qu'une telle mesure encourage plutôt la hausse de la consommation, créant un effet boomerang contre-productif.
L'impact dévastateur sur l'agriculture et la pêche
La veille de cette réunion énergétique, les ministres de l'Agriculture et de la Pêche tiraient des conclusions tout aussi alarmantes à leur niveau. Le blocage du détroit d'Ormuz ne fait pas que peser sur les marchés financiers – il contraint les chalutiers à rester à quai et fait flamber les prix des engrais.
Les pêcheurs paralysés
Le ministre italien de l'Agriculture, Francesco Lollobrigida, est arrivé avec de très vives préoccupations. « L'actuelle crise énergétique frappe les bilans et déclenche une réaction en chaîne dévastatrice », a-t-il déclaré. En Italie comme en France, certains navires ne sortent plus en mer car le prix du gazole marin a rendu les sorties non rentables.
Le FEAMPA – le fonds européen dédié à la pêche – interdit toujours les aides directes au carburant. L'Italie, avec la Bulgarie et le Portugal, exige une modification immédiate du règlement. Le commissaire Costas Kadis a finalement concédé que la Commission « travaille sur des options pour aligner le fonds avec les aspirations du secteur », laissant entendre que des aides financières pourraient être débloquées.
Le dilemme des engrais
Pour les agriculteurs, la crise se traduit par une explosion du prix de l'urée, cet engrais essentiel largement importé et bloqué dans les cales des bateaux qui ne peuvent emprunter le détroit d'Ormuz. À 480 euros la tonne avant la crise, l'urée flirte désormais avec les 700 euros la tonne.
Annie Genevard, la ministre française de l'Agriculture, a réclamé la « suspension immédiate et rétroactive au 1er janvier » du mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM) sur les engrais. L'Union ne produit que 40 % de ses besoins, le reste venant d'importations. Taxer ces importations dans ce contexte revient à taxer les agriculteurs eux-mêmes.
Des positions divergentes entre États membres
L'Autriche a immédiatement suivi la position française, mais le commissaire à l'Agriculture, Christophe Hansen, a refusé d'aller jusque-là. Pas question de suspendre le CBAM, qui représente une pièce maîtresse de la politique climatique de l'Union. Il a préféré promettre un « Plan d'action Engrais » et convoquer une « réunion de haut niveau » le 13 avril.
Du côté de Varsovie, ce refus arrange Stefan Krajewski, le ministre polonais, qui redoutait une suspension qui ouvrirait encore plus grande la porte aux engrais russes. Les importations d'engrais en provenance de Russie et de Biélorussie ont atteint environ 1,5 million de tonnes sur le marché polonais en 2024, soit près de 2,5 fois plus qu'en 2023.
Des solutions alternatives émergent
Francesco Lollobrigida a proposé de remplacer les fertilisants chimiques par le « digestat », issu du biogaz. Cette approche circulaire permettrait de s'affranchir des importations tout en bouclant le cycle des matières organiques. C'est peut-être la seule idée du jour qui ne coûte rien à personne.
À l'issue de ces deux journées de réunions, les Européens semblent assez désemparés face à l'ampleur de la crise. Entre les mesures de sobriété énergétique, les réformes en panne et les impacts dévastateurs sur l'agriculture et la pêche, une certitude émerge : le « prix à la pompe » n'a peut-être pas fini de grimper, et l'Europe doit se préparer à une période prolongée de tensions énergétiques.



