Robert Gennaï, qui a dirigé la base des avions de la Sécurité civile à Marignane de 2013 à 2017, puis celle de Nîmes-Garons jusqu'à sa retraite en 2023, porte un regard critique sur les choix gouvernementaux en matière de lutte aérienne contre les feux de forêt. Alors que la flotte de Canadair vieillit et qu'aucune solution de remplacement n'est en vue, il dénonce une politique qu'il qualifie d'aberrante.
Les origines de la flotte aérienne française
À la fin des années 1950, la France faisait face à de nombreux incendies sur le pourtour méditerranéen. Le sous-préfet Francis Arrighi rapporta du Canada un concept novateur : la lutte aérienne. À l'époque, les pompiers au sol ignoraient comment collaborer avec des avions larguant de l'eau. La première base aviation de la Sécurité civile fut créée en 1963 sur l'étang de Berre, équipée de deux Catalina, des hydravions datant de 1937, puis des Canadairs furent achetés et basés à Marignane.
Dans les années 1980, une doctrine spécifique fut théorisée, distincte de celle des autres pays méditerranéens : elle préconise trois types d'avions pour une lutte efficace contre les incendies.
La doctrine des trois piliers
Selon Robert Gennaï, la doctrine repose sur trois piliers :
- Les amphibies (Canadairs) pour une frappe massive sur le feu, avec des largages incessants depuis le plan d'eau le plus proche.
- Un ou deux gros-porteurs (Dash) utilisant du retardant pour poser des lignes d'arrêt.
- Le guet aérien armé (Trackers) pour intervenir dans les dix premières minutes et empêcher le feu de prendre de l'ampleur.
Cet équilibre est aujourd'hui rompu, selon l'ancien directeur.
La fin des Trackers et l'achat controversé des Dash
En 2013, une réflexion s'engagea car les Trackers, en service depuis les années 1950, subissaient des pannes récurrentes. L'accident de Franck Chesneau à Générac en 2019 accéléra la décision. C'est Robert Gennaï lui-même qui stoppa les Trackers le 14 février 2020. Parallèlement, le gouvernement choisit d'acheter six Dash supplémentaires, portant la flotte à huit appareils, pour un coût total de 360 millions d'euros. Gennaï qualifie cette décision d'aberrante, estimant que huit gros-porteurs ne sont pas nécessaires.
Le problème des Canadairs
Les Canadairs, conçus par Bombardier, ne sont plus fabriqués : la chaîne de construction a été arrêtée. Les C 415 en service en France datent des années 1990. Les plus anciens ont trente ans et souffrent de l'écopage, le processus de remplissage en eau en vol. Gennaï affirme : « Il faut arrêter de dire qu'ils sont foutus, mais il faut prévoir leur remplacement. » Le coût des pièces détachées a explosé depuis que la société ayant racheté la licence a augmenté les prix de manière incroyable.
Quant à un éventuel renouvellement, l'Europe aurait signé une lettre d'intention pour douze Canadair, mais le projet du nouveau C 515 est très coûteux, presque au prix d'un Rafale, soit 60 millions d'euros pièce. Gennaï déplore : « Aujourd'hui, on n'a pas d'avion de remplacement sur l'étagère, alors qu'on a ces huit gros-porteurs dont on ne sait pas quoi faire l'hiver. »
Une absence de vision à long terme
Pour Robert Gennaï, il aurait fallu, depuis vingt ans, lancer la fabrication d'un amphibie en Europe plutôt que de pleurer le monopole de Bombardier. Mais sortir un avion de zéro coûte une fortune. Il critique l'absence de dynamique et de vision à long terme : « Quand on a une saison sans feu, il est impossible d'obtenir de nouveaux crédits des politiques dans la loi de finance. Mais en matière de risque, on ne peut pas se baser sur une accalmie pour arrêter d'investir, parce que le risque arrive quand on ne l'attend pas. »
En conclusion, il résume : « On a mené une politique aberrante, parce qu'on n'a pas fait les bons choix. »



