La facture d'énergie, nouvelle priorité des Français
Quatre Français sur cinq, ou presque. 79 % très exactement : c’est la part de la population qui place la lutte contre la hausse des prix au tout premier rang de ses priorités énergétiques. Treize points de plus qu’en 2022, sur la même question. C’est la plus forte progression enregistrée par l’enquête « Le regard des Français sur les enjeux énergétiques à un an de l’élection présidentielle », l’étude Ifop pour Hellio (opérateur français de la rénovation énergétique) que dévoile cette semaine l’institut, réalisée du 24 au 26 mars 2026 auprès d’un panel représentatif de plus de 2 000 personnes.
Il y a quatre ans, la facture n’arrivait qu’en troisième position du classement, derrière l’indépendance énergétique et la sécurité nucléaire. Aujourd’hui, elle s’impose en tête. L’indépendance énergétique (72 %, quasi stable) et la sécurité nucléaire (67 %, en léger recul) restent sur le podium, mais c’est bien le portefeuille qui s’est hissé au sommet des préoccupations des Français.
L’écologie sous contrainte budgétaire
Deux sujets, en revanche, reculent franchement. Le développement des énergies renouvelables, d’abord : il n’est plus jugé prioritaire que par 51 % des Français, contre 61 % en 2022. Dix points de perdus. La sortie des énergies fossiles, ensuite, qui passe de 46 % à 38 %. Huit points en moins.
Attention toutefois aux erreurs d’analyse : l’étude confirme que les Français n’ont pas tourné le dos au climat, mais plutôt qu’ils ont changé d’angle pour regarder l’écologie. Ils continuent de la juger nécessaire – la moitié d’entre eux refuse même de voter pour un candidat qui reviendrait sur les mesures de transition déjà engagées –, mais ils refusent désormais qu’on la finance à leurs frais et à fonds perdus. « Elle ne perd pas la bataille de l’opinion, mais elle doit être corrélée à de la rationalité, à des baisses de coûts. Le désir écolo, seul, ne suffit plus », résume Pierre-Marie Perrin, directeur des affaires publiques d’Hellio.
Derrière ces pourcentages, l’étude met aussi en lumière la vie de ceux qui s’organisent pour faire face à des factures d’énergie toujours plus chères : 27 % des Français renoncent aux vacances à cause de leurs factures énergétiques, en hausse par rapport à 2025. De quoi inquiéter autant l’hôtellerie et les campings que le ministère du Tourisme, la France restant, faut-il le rappeler, la première destination touristique des Français eux-mêmes.
15 % renoncent à utiliser leur voiture, 12 % rognent sur l’alimentation, 8 % renoncent à se soigner. Et 57 % déclarent avoir dû réduire leur confort domestique pour économiser. Chez les ménages aux revenus mensuels inférieurs à 1 000 euros, le chiffre grimpe à 59 %. À ce niveau de revenu, la facture d’énergie est devenue un véritable tribut qui n’arbitre plus seulement les loisirs, mais qui ampute aussi certains besoins parfois vitaux. Le chauffage contre le médecin, la voiture contre les vacances, parfois le repas… Pour les plus modestes, en somme, c’est devenu un poste que l’on ne pilote plus. Que l’on subit.
Le grand retour du nucléaire
Entre la pression budgétaire et l’angoisse géopolitique, l’opinion française a réordonné ses priorités énergétiques et le nucléaire en est le grand bénéficiaire. En janvier 2022, 42 % des Français refusaient de voter pour un candidat prônant la sortie du nucléaire ; quatre ans plus tard, ils sont 55 %. Treize points gagnés en quatre ans.
Sur la question de l’énergie jugée la plus intéressante pour l’avenir du pays, la filière gagne dix points en un an ; le solaire en perd neuf. Longtemps drapeau de la droite gaulliste et de quelques centristes pragmatiques, la filière atomique redevient un repère transpartisan de l’opinion. 74 % des sympathisants LR, 62 % des électeurs Renaissance et 59 % de ceux du Rassemblement national refusent un candidat qui acterait la sortie du nucléaire.
Mais l’inflexion la plus parlante vient du Parti socialiste : 51 % de ses sympathisants partagent désormais cette position. Le tabou socialiste hérité des années Jospin est en train de céder.
L’air du temps va, d’ailleurs, dans le même sens à l’échelle du continent européen. La Belgique, qui s’était promis à la sortie en 2003 sous l’impulsion des écologistes alors au gouvernement, a abrogé sa loi en mai 2025 et négocie, depuis le 30 avril dernier, avec Engie pour reprendre la main sur ses sept réacteurs. L’Italie, qui avait banni le nucléaire après Tchernobyl puis confirmé son rejet par référendum trois mois après la catastrophe de Fukushima en 2011, a adopté en février 2025 une loi-cadre rouvrant la voie à l’atome, avec l’objectif de remettre la filière en route d’ici à 2027.
Ursula von der Leyen parle désormais « d’erreur stratégique » à propos du recul nucléaire des deux dernières décennies. « On a un vrai basculement, analyse Pierre-Marie Perrin. Le solaire est désormais perçu comme intermittent, avec des composants qui viennent majoritairement de Chine, alors que le nucléaire offre fiabilité et prix maîtrisés. De plus, 89 % des Français estiment que les conflits internationaux renforcent leurs préoccupations énergétiques. La souveraineté est devenue une question centrale. »
La fin de l’évidence renouvelable
Le vent a tourné pour les énergies renouvelables. Le solaire et l’éolien, que l’on présentait il y a dix ans comme la promesse d’une électricité à la fois moins chère et plus abondante, n’ont tenu ni l’un ni l’autre dans l’esprit des Français : interrogés sur l’énergie qui leur paraît la plus intéressante pour l’avenir du pays, ils ne sont plus que 20 % à citer le solaire, et 7 % à croire dans l’éolien.
Il faut dire que les projets d’installation d’éoliennes, terrestres comme maritimes, se cognent souvent à l’opposition têtue des territoires, jusqu’à transformer nombre de nouvelles planifications en bataille de plusieurs années. Ce qui passait pour un consensus s’est effrité sans grand fracas, non sous le coup d’une révolte mais d’une lassitude installée, qui se lit sondage après sondage.
« On nous a vendu les énergies renouvelables pendant des années comme la révolution, comme l’avenir de l’énergie. On se rend compte aujourd’hui qu’elles ne peuvent pas représenter 100 % du mix énergétique. Il y a une déception », tranche Thomas Lam, député Horizons des Hauts-de-Seine, qui accueille cette semaine à l’Assemblée nationale la présentation de l’enquête, organisée par Hellio.
Rénover les logements, l’enfer des évidences
Et puis, à rebours de ce désamour, il y a un terrain sur lequel les Français se retrouvent : la rénovation énergétique des logements. 83 % la jugent prioritaire – un score qui traverse les classes d’âge, les revenus, les zones d’habitation, et jusqu’aux sympathies partisanes.
C’est, à ce jour, le seul sujet énergétique sur lequel le pays sait à peu près ce qu’il attend de l’État, et il en attend beaucoup. Concrètement, c’est la maison mal chauffée, l’appartement qui suinte, l’isolation qu’on n’a pas les moyens de refaire – un sujet qui touche des millions de Français, au porte-monnaie comme à la santé. C’est en ce sens que, en janvier 2020, le gouvernement d’Édouard Philippe avait lancé MaPrimeRénov’, en remplacement du crédit d’impôt transition énergétique, avec l’ambition d’en faire le principal levier public de la rénovation. Six ans plus tard, le dispositif est remanié à peu près chaque année. Barèmes, plafonds, périmètres : tout bouge et, à force, plus personne ne sait à quoi il a droit.
Dans sa circonscription d’Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine), où les copropriétés vieillissantes se comptent par centaines, Thomas Lam voit défiler les cas : « Prenons un appartement classé F [qualifié de « passoire thermique » sur l’échelle du diagnostic de performance énergétique, qui va de A à G, NDLR]. Le seul moyen de le faire remonter, c’est une isolation par l’intérieur. Ça coûte 10 000 euros et ça fait perdre deux mètres carrés. À Asnières-sur-Seine, deux mètres carrés, c’est 16 000 euros. Le propriétaire va-t-il les retrouver en économies d’énergie sur un deux-pièces ? Ça prend du temps. Alors soit il garde le bien pour sa famille, soit il vend souvent à un investisseur qui le bascule en Airbnb. La rénovation énergétique vient ainsi nourrir la crise du logement. »
Ces résultats sont moins le constat d’un retour en arrière que celui d’une maturation. Pendant deux décennies, l’écologie aura été un horizon partagé, parfois un dogme. Elle redevient ce qu’elle aurait toujours dû être : une politique. Avec ses arbitrages, ses contraintes, ses comptes à rendre. Un sujet politique, au sens propre du terme.



