Un mercredi. Il est 10 heures 30 pile. Mais notre appel téléphonique avec Leslie, 30 ans, aurait pu se dérouler à n’importe quel autre moment de la journée. « Peu importe l’heure... Je suis en télétravail aujourd’hui, donc tranquille ! » argue notre interlocutrice, juriste dans l’administration, qui travaille à distance deux jours par semaine, et de manière assez « souple ».
« On n’a pas besoin de prévenir deux semaines à l’avance. On peut le faire du jour au lendemain sans problème. C’est très flexible ! » sourit-elle. Un avantage pour celle qui préfère être « au calme, chez elle » : « Même si j’aime beaucoup mes collègues, je fais ici moins de pauses café et compagnie. Je peux donc travailler en continu, et me concentrer pour terminer un projet plus rapidement. » Le tout, en gagnant, dit-elle, « deux heures de sommeil en plus, soit le temps passé dans les transports ».
Autant d’avantages et si peu d’inconvénients qu’il lui semble « impossible » de revoir désormais cette organisation. « Je me demande même comment j’ai pu aller au travail cinq jours sur cinq : cela me semble insurmontable aujourd’hui, renchérit-elle. Même si je n’ai que trois jours en présentiel, je n’en peux plus ! »
La fête est-elle finie ?
Comme Leslie, ils seraient 36 % à travailler régulièrement à distance en France depuis la crise du Covid. Et beaucoup auraient du mal à y renoncer : 45 % des cadres démissionneraient s’ils ne pouvaient plus télétravailler, d’après l’Association pour l’emploi des cadres (Apec).
Mais si le travail à distance s’est beaucoup développé, certaines entreprises aimeraient revenir sur cette organisation. Le géant de l’e-commerce Amazon exigera à ses 300 000 salariés de retourner sur site, cinq jours sur cinq, dès janvier 2025.
En France aussi, le phénomène commence à être questionné. En novembre dernier, Groupama Immobilier avait mis fin au distanciel de manière temporaire, au nom de la cohésion et la « productivité »… avant de le rétablir, finalement. Plus récemment, Ubisoft, entreprise de développement, d’édition et de distribution de jeux vidéo, a fait face à une grève de ses employés en raison d’un retour forcé à trois jours de présentiel par semaine quand le télétravail total avait été admis. 46 % des Français télétravailleurs avouent ressentir une pression pour un retour en présentiel, selon une étude OpinionWay réalisée en 2023.
Pour autant, supprimer le télétravail pourrait-il être une perspective envisageable en France ? « Non, cela reste un phénomène très américain, répond Benoît Serre, vice-président de l’Association nationale des DRH (ANDRH). Aux États-Unis, certaines entreprises proposaient plus volontiers du 100 % distanciel lors de la pandémie. En France, le télétravail n’était pas dans les pratiques, et les employeurs ont dû subitement s’adapter. »
Ce retard est lié à une différence de culture du travail, et en particulier au « management présentiel » qui persiste en France. « C’est un modèle très hiérarchisé et très contrôlant, explique-t-il. On attache beaucoup d’importance au fait que les gens soient là – que le travail soit fait ou non ! »
Néanmoins, si le télétravail ne recule pas en France, il s’organise. Ainsi, de nombreuses entreprises « ajustent l’équilibre présentiel/télétravail » et renégocient les accords sociaux pour établir les règles. Benoît Serre affirme : « Si les salariés le ressentent comme une forme de recul, j’ai le sentiment que cette clarification est une manière de faire perdurer le télétravail. »
Le télétravail, un « lâcher-prise »
Ce « nouvel art de vivre » s’ancre bel et bien dans les pratiques des travailleurs. Et aussi dans la géographie du territoire. « Si vous faites une carte du télétravail, il faut suivre les chemins de fer ! souligne le sociologue Jean Viard. Il y a clairement un phénomène d’étalement du salariat. Car nombreux sont ceux qui ont quitté les grandes villes pour habiter dans un rayon de 150 kilomètres. Souvent, c’est autant pour le grand air que pour se rapprocher de leurs familles. »
Thomas, 41 ans, en fait partie. Pour ce cadre administratif, la pandémie a clairement été un révélateur : fini l’appartement en proche banlieue parisienne, bonjour la grande maison à la campagne. « C’est un choix de vie assez fort qui n’aurait pas été possible sans la perspective du télétravail, avoue-t-il. Cela m’a permis d’envisager des projets différemment, de privilégier la qualité de vie personnelle et familiale à la distance au site du travail. Ce qui était une contrainte pendant le Covid est devenu une pratique toute naturelle pour moi. »
Avec sa compagne, cadre dans la santé publique, ils alternent pour emmener ou chercher leurs deux enfants à l’école et gérer les tâches domestiques. Il admet que leur répartition aurait été « moins automatique sans cette organisation » : « Les un à trois jours de télétravail accordés chaque semaine ont clairement été un critère déterminant dans ma prise de poste. » Pour autant, si d’aucuns s’accommodent de ce nouveau fonctionnement, le télétravail comporte aussi des « désavantages » pour Jessie, cadre dans une entreprise de coopération internationale. Attachée au « cloisonnement entre vie privée et vie professionnelle, entre le bureau et la maison », la manageur admet y porter un regard critique.
« C’est une évolution à accepter et à prendre en compte, mais il faut jouer avec l’atomisation des collaborateurs, observe-t-elle. Il n’est plus possible de voir quelqu’un facilement, d’avoir une discussion avec lui et ce n’est parfois pas gagné de l’avoir au téléphone. La distance rend la gestion des urgences encore plus difficile. »
Néanmoins, à ses yeux, le distanciel s’accompagne « d’un lâcher-prise, d’une confiance à l’employé dans sa gestion du temps et de son espace », et revenir là-dessus serait « une décision provocatrice » qui « revendiquer[ait] une vision du travail “à l’ancienne”, un retour au contrôle ».
Car c’est peut-être là tout ce qui fait l’engouement du télétravail : il bouleverse la place du travail dans la vie. « C’est un basculement, et la vision hiérarchique en est ébranlée, explique Jean Viard. Désormais, les salariés s’organisent seuls, gèrent leur temps comme ils l’entendent, et l’autoritarisme n’a pas de pouvoir à distance. »
Une réorganisation qui, d’après lui, annonce un « mouvement d’autonomie du salariat », qui va de pair avec « l’augmentation du nombre d’indépendants et d’autoentrepreneurs ». « À mes yeux, le télétravail s’inscrit dans la même lignée que celle des 35 heures, et dont la prochaine étape pourrait être la semaine de 4 jours, note-t-il. Le travail doit trouver sa place dans une société du temps libre. »



