Formation en alternance sous tension : un modèle en péril
La formation professionnelle en alternance, longtemps présentée comme un système gagnant-gagnant pour les étudiants et les entreprises, traverse actuellement une période de turbulences inquiétantes. Alors que la demande étudiante reste extrêmement forte, les offres d'entreprises se font plus rares, créant un déséquilibre préoccupant pour l'avenir de ce dispositif de formation.
Une demande étudiante toujours aussi forte
Les étudiants continuent de plébisciter massivement la formule de l'alternance, attirés par la perspective d'acquérir une expérience professionnelle concrète tout en poursuivant leurs études. "Le principal avantage, c'est d'acquérir de l'expérience tout en terminant sa formation", explique Allan, étudiant en licence à Montpellier. "On gagne du temps et on peut mettre en application ce que l'on a appris. Je dois travailler en parallèle de mes études, autant que ce soit via l'alternance dans un domaine qui me plaît et qui me servira ensuite pour chercher du travail !"
Cette attractivité se manifeste concrètement lors des événements de recrutement. Récemment, dans l'Atrium de l'université Paul Valéry à Montpellier, une journée spéciale organisée pour mettre en relation aspirants et recruteurs a confirmé cet engouement persistant des étudiants pour ce type de formation professionnalisante.
Le revers de la médaille : des entreprises plus réticentes
Malgré cette forte demande étudiante, la situation s'est complexifiée du côté des employeurs. Plusieurs facteurs expliquent cette frilosité nouvelle :
- Des trésoreries fragilisées dans de nombreux secteurs économiques
- Une visibilité réduite sur les perspectives économiques futures
- Un premier recul des aides de l'État intervenu en 2025
- La réforme des aides à l'embauche mise en œuvre depuis janvier 2026
"Résultat, les entrepreneurs réfléchissent à deux fois avant de s'engager avec un jeune", analyse Pierre Charre, président héraultais de la Confédération de l'artisanat et des petites entreprises du bâtiment (Capeb). "Les artisans ont souvent prouvé combien la transmission du savoir-faire leur tient à cœur. Mais on est dans une période où la priorité c'est de sécuriser son entreprise et ses salariés."
Des délais d'attente qui s'allongent dangereusement
Les conséquences de ce déséquilibre sont déjà tangibles. Les délais pour trouver une alternance s'allongent significativement, atteignant désormais six mois en moyenne selon les formations. Cette situation préoccupe particulièrement les responsables éducatifs qui observent une raréfaction inquiétante des offres d'emploi.
Lionel Torres, directeur de Polytech Montpellier, témoigne de cette tension croissante : "Les alternants représentent 20% à 25% des élèves ingénieurs. Cette année nous avons eu un millier de candidatures pour seulement 80 places. J'espère que nous parviendrons à trouver des entreprises pour tous les candidats retenus... Je suis inquiet pour la rentrée de septembre."
Un système fragilisé par les réformes gouvernementales
La réforme des aides à l'embauche mise en place depuis janvier 2026 a drastiquement augmenté le reste à charge pour les structures accueillant alternants et apprentis. Cette décision politique suscite de vives critiques dans le monde économique et éducatif.
"On est en train de détricoter un système qui fonctionne et que l'on a mis des années à construire", déplore Lionel Torres. Le directeur de Polytech Montpellier pointe notamment des incohérences dans la politique gouvernementale : "Pourquoi ne pas flécher les crédits vers les structures de formation reconnues, plutôt que de fragiliser tout un système en mettant tout le monde sur le même plan ?"
Cette inquiétude est partagée par Mohamed Afennich, directeur général de MBS School of Business, qui reconnaît la nécessité d'un rééquilibrage mais en critique la brutalité : "Toutes les écoles sont conscientes qu'elles doivent réduire leur part de dépendance à l'alternance. Mais le rééquilibrage ne peut pas être aussi brutal !"
Une situation particulièrement préoccupante dans l'Hérault
La région montpelliéraine, avec son important tissu universitaire et économique, est particulièrement touchée par cette crise de l'alternance. Pierre Charre alerte sur la situation locale : "Dans l'Hérault, 72% des artisans se déclarent en fragilité financière ! En s'attaquant aux incitations, le gouvernement menace tout un système. Je ne le cache pas, je suis très inquiet pour l'avenir des jeunes de nos CFA et de nos lycées professionnels."
Cette fragilisation du système d'alternance intervient à un moment où l'enseignement supérieur s'était peu à peu ouvert à ce type de formation avec un succès notable. Le cursus en alternance, aussi exigeant que la voie classique, débouche sur le même diplôme tout en séduisant des étudiants parfois moins scolaires mais toujours très motivés.
La rentrée de septembre 2026 s'annonce donc particulièrement incertaine pour les milliers d'étudiants qui espèrent décrocher une alternance, tandis que les entreprises, face à des conditions économiques difficiles et des incitations réduites, hésitent de plus en plus à s'engager dans ce dispositif de formation professionnelle.



