1855 : la première grande grève des ouvriers de l'arsenal de Rochefort
1855 : la première grande grève de l'arsenal de Rochefort

Retour sur la première grande grève des ouvriers de l'arsenal de Rochefort en 1855

En 2023, en pleine contestation contre la réforme des retraites, Sud Ouest est revenu sur un événement historique méconnu : la première grande grève des ouvriers de l'arsenal de Rochefort, qui s'est déroulée du 26 au 28 avril 1855. Cet article, initialement publié le 25 mars 2023, est republié aujourd'hui pour éclairer un mouvement social sous le Second Empire.

Contexte : salaires et temps de travail au cœur des revendications

Le début du Second Empire est marqué par des tensions sociales. L'esprit de la Révolution de 1848 plane encore, et les autorités craignent un nouveau soulèvement. En 1855, des grèves éclatent dans toute la France, réclamant des hausses de salaires face à la cherté de la vie et une réduction du temps de travail de 12 à 11 heures. Parmi les arsenaux, seul celui de Rochefort répond à l'appel.

Pourtant, le travail ne manque pas : la construction du chemin de fer reliant Rochefort à Niort et la guerre de Crimée nécessitent l'embauche de plus de mille ouvriers supplémentaires. L'arsenal compte alors 5 737 ouvriers, payés 2,50 francs par jour. Mais le prix du pain passe de 30 à 37 centimes le kilo, tandis que les salaires stagnent selon la grille de l'État.

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Le 10 mars 1855, un décret accorde un supplément de solde de 0,25 franc aux ouvriers des ports. Mais en avril, il n'est toujours pas appliqué, malgré les alertes du sous-préfet au ministre de l'Intérieur. La colère monte.

Une organisation ouvrière clandestine

Si la population est globalement légitimiste, la classe laborieuse de l'arsenal partage plutôt des idées socialistes. Les ouvriers du port inquiètent les autorités, qui les surveillent étroitement. Les syndicats ne sont pas encore autorisés, mais des sociétés secrètes et illégales, comme la Marianne (créée pour renverser le régime issu du coup d'État de 1851 et pour l'entraide mutuelle des ouvriers), permettent aux ouvriers de s'organiser. Ils échangent sur les marchés, aux bals et dans les cabarets pour savoir « qui est prêt à marcher ».

Le déclenchement de la grève

À Rochefort, les meneurs sont des maîtres et contremaîtres du port, ainsi que de nombreux ouvriers itinérants de l'arsenal ou des chemins de fer. Les discussions ont lieu sur le trajet domicile-travail et dans les ateliers. Le 26 avril, alors que les gendarmes arrachent des affiches collées en ville, les ouvriers se rendent normalement au travail. Ce n'est qu'après le déjeuner qu'ils se rassemblent à la porte du Soleil, intimidant ceux qui veulent entrer.

Sur ordre du préfet maritime, les gendarmes interviennent pour dégager l'entrée de l'arsenal. Des alterations éclatent, et cinq hommes sont arrêtés. Après un passage au poste, ils sont emmenés à la prison Saint-Maurice. Mais les ouvriers ne reprennent pas le travail.

La grève s'étend

Le lendemain, la grève grossit : 2 108 ouvriers suivent le mouvement. Mille sont absents à l'appel du matin, postés devant l'entrée. Les ateliers de la vieille forme sont quasi déserts. Les autorités s'inquiètent. Le maire, Eugène Roy-Bry, fidèle à Napoléon III, fait afficher des promesses de versement du supplément de solde, mais menace de sanctions si la grève dure.

En réponse, un autre placard des ouvriers demande la libération de leurs camarades arrêtés. Des ouvriers jettent des pierres sur la prison, blessant un fonctionnaire. Jusqu'à 23 heures, c'est la course-poursuite entre les attroupements et les forces de l'ordre. Bilan : quatorze arrestations supplémentaires.

L'issue du conflit

Le 28 avril, 1 020 ouvriers sont encore en grève le matin, mais seulement 750 l'après-midi. Le 29, les chiffres tombent à 487, puis 148. Le tribunal maritime siège rapidement. Le 7 juin, les cinq prévenus du 26 avril écopent de peines de prison allant de 9 à 15 mois pour rébellion en réunion. Les 17 autres ouvriers arrêtés comparaissent le 18 mai : quatre sont acquittés, les autres reçoivent des amendes de 20 francs à 16 mois de prison. Des sanctions administratives s'ajoutent : douze ouvriers inscrits sont déclarés déserteurs et deux sont mutés d'office à l'arsenal de Brest.

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Finalement, le 30 septembre, alors que la taxe sur le pain s'est encore accrue et que le choléra menace, le supplément de salaire de 0,25 franc est accordé. Le sous-préfet reconnaît le soulagement qu'il procure, mais craint toujours les meneurs et les « manifestations coupables ». En effet, aux élections municipales d'août, sept républicains ont été élus, illustrant l'influence des thèses socialistes sur les ouvriers de l'arsenal.

Note : Les menuisiers, maçons, tailleurs de pierre et cordonniers travaillant en ville ont également mené des grèves en 1858, 1861, 1863, 1864, 1865 et 1868. La société secrète Marianne a été créée pour renverser le régime issu du coup d'État de 1851 et pour l'entraide mutuelle des ouvriers.