Sexualité : pourquoi tant de femmes se forcent encore à avoir des rapports
Pourquoi les femmes se forcent encore à avoir des rapports

« Dans mon cabinet, les femmes ne viennent jamais pour dire “Je souffre de me forcer” mais plutôt “J’ai mal, réparez-moi”. J’appelle ça “se mettre sous les roues”, c’est-à-dire s’offrir à une situation parce qu’elles ont intériorisé que c’était ce qu’on attendait d’elles, même avec des partenaires qui ne les poussent pas dans ces situations-là. » C’est devant une trentaine de personnes, en grande majorité des femmes, que la sexologue Maylis Castet est venue présenter son livre, Corvée de Sexe. Pourquoi les femmes se forcent encore, publié en 2025 aux éditions Albin Michel, ce lundi 27 avril à la Cité audacieuse à Paris. L’autrice a raconté à quel point il peut être difficile, en tant que sexologue, de recueillir les paroles de ces femmes, d’autant plus lorsqu’elles sont prononcées par des plus jeunes. En effet, la jeune génération n’est pas épargnée par ces « autocontraintes ». Selon un sondage Ifop publié début avril, près d’une femme sur deux âgée de 18 à 24 ans (48 %) déclare avoir déjà eu des rapports sans en avoir envie, contre 65 % en 2006.

Consentir n’est pas désirer

« J’ai déjà accepté des rapports alors que je n’étais pas 100 % consentante, que ce soit avec des partenaires réguliers, un date Tinder ou une rencontre lors d’une soirée », témoigne Clémentine, 23 ans. « Dans la plupart de mes relations, personne ne me posait la question de savoir si j’avais envie de pratiquer telle chose ou autre. Un partenaire part du principe que si j’accepte qu’il me touche, il peut faire n’importe quoi avec moi », confie de son côté Enora, 23 ans. Pour l’étudiante, faire l’amour est synonyme de rapprochement. « Mais en pratique, les deux personnes sont souvent chacune dans leur monde. Il n’y a pas de questionnements : est-ce que ça va ? Est-ce que je te fais mal ? » déplore l’étudiante.

« On observe beaucoup un décalage entre le fait de consentir et celui de désirer », explique Céline Vendé, sexologue et thérapeute de couple à Bordeaux. « Cela peut renvoyer à cette zone grise du consentement pour soi-même, à la difficulté à identifier ses propres envies et à la tendance à prioriser le plaisir de l’autre. On apprend aux filles et aux femmes à être polies, serviables et disponibles, et on a cette idée fausse que les hommes auraient des besoins que les femmes devraient satisfaire », souligne celle qui observe une croyance autour du devoir conjugal encore bien présente, « y compris chez les plus jeunes ».

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« C’est une norme apprise qu’il faut “faire” du sexe, sinon le couple n’est pas au meilleur de sa forme », précise Pauline Verduzier, autrice de Trois soirs par semaine. Enquête sur la fréquence de nos rapports sexuels, entre mythes et injonctions, publié aux éditions Grasset. « Les recherches en sociologie montrent que les femmes sont sans cesse renvoyées à leur rôle dans l’entretien du lien conjugal. Et comme on a fait une association entre ce lien conjugal et la sexualité active du couple, elles se font garantes de cet ensemble jusqu’à se forcer à avoir des rapports. » Dans son essai, la journaliste développe le concept d’autocontrainte à la sexualité, et précise : « Il s’agit en vérité de contraintes systémiques, certes sans pression apparente, mais modelées par les rapports de pouvoir entre partenaires, par la socialisation de genre, la culture du viol, l’injonction à l’hétérosexualité. »

Une prise de conscience douloureuse

En couple depuis quelques mois avec un homme, Clémentine raconte avoir transmis à son partenaire une forme d’éducation à la sexualité. « Au début, ça a un peu cassé mon désir, mais ce qui diffère de mes expériences passées, c’est qu’il est à l’écoute et prend toutes les précautions du monde pour s’assurer de mon consentement, et moi pareil, car il m’est arrivé de reproduire des schémas toxiques, où j’ai peut-être forcé mon partenaire. »

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Avec son ex-copain, Clémentine se souvient avoir accepté des « rapports violents » alors qu’elle n’en avait pas envie. « Les personnes qui se forcent ne s’en rendent pas forcément compte. La prise de conscience peut arriver bien plus tard, surtout quand il n’y a pas de violences physiques ou psychologiques de la part du partenaire », explique Claire Alquier, sexologue à Paris. « Cette prise de conscience est souvent douloureuse, car en plus d’avoir des conséquences sexologiques sur le désir ou d’éventuelles dyspareunies [des douleurs, NDLR], les personnes se sentent coupables. »

La reconstruction peut alors passer par une thérapie « pour faire le tri et retrouver de l’intérêt pour la sexualité en allant uniquement vers des pratiques accessibles et agréables ». Céline Vendé rappelle que le consentement seul ne suffit pas car « il implique un effort ». Pour elle, il doit s’accompagner d’un désir qu’elle caractérise comme un « élan enthousiaste ». La sexologue estime enfin qu’il est primordial « d’informer et éduquer les jeunes à la vie affective et sexuelle ». Et de conclure : « Les jeunes les mieux informées ont par la suite une entrée dans la vie sexuelle plus réussie, plus épanouie et plus qualitative. Car, après tout, on fait l’amour pour avoir du plaisir et passer un bon moment. »

Étude Ifop pour Espaceplaisir réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 23 au 27 janvier 2026 auprès d’un échantillon de 1 011 femmes, représentatif de la population féminine vivant en France métropolitaine âgée de 15 à 29 ans. Les résultats sont exprimés en pourcentages et arrondis à l’unité la plus proche.