Pourquoi les dialogues des films sont-ils devenus inaudibles à la télé ?
Pourquoi les dialogues des films sont inaudibles à la télé ?

Un problème croissant pour les téléspectateurs

Seriez-vous devenu malentendant ? De plus en plus souvent, vous peinez à saisir les dialogues des films que vous regardez à la télévision. Vous êtes donc contraint d’augmenter le son, jusqu’au moment où, dans une scène spectaculaire, les murs de votre salon, qui sont aussi ceux du voisin, tremblent sous l’effet d’une explosion à l’écran. Embarrassant.

Avant de consulter un ORL, quelques vérifications s’imposent. Le problème concerne-t-il tous les programmes ? Aviez-vous entendu sans difficulté le journal télévisé qui précédait le film ? Qu’en est-il des messages publicitaires qui interrompent ce dernier ?

Enfin, saisissez-vous les dialogues des films plus anciens ? Au hasard, La Grande vadrouille, de Gérard Oury, sorti en 1966 : « il n’y a pas d’hélice, hélas. – C’est là qu’est l’os ». César et Rosalie, de Claude Sautet, sorti en 1972 : « César sera toujours César, et toi, tu seras toujours David, qui m’emmène sans m’emporter, qui me tient sans me prendre et qui m’aime sans me vouloir ».

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Vous aviez compris Romy Schneider ? Alors tout va bien. Ce n’est pas votre ouïe qui pose problème, mais le mixage des pistes sonores dans le cinéma contemporain.

Ras-le-bol planétaire

Quand le film Vivre sa vie de Jean-Luc Godard est sorti, en 1962, certains spectateurs s’étaient plaints de dialogues à leur goût trop peu audibles. Godard avait travaillé en prise de son direct, dans l’esprit de la nouvelle vague, et non en postsynchronisation. Il suffit de réécouter certains extraits du film pour mesurer le chemin parcouru.

Quand Anna Karina parle dans un café, on entend le bruit de sa petite cuillère, mais on saisit le sens de ses propos. Par rapport à ceux de beaucoup de films plus récents, les dialogues sont limpides.

C’est devenu un problème mondial. En 2023, le service de vidéo à la demande d’Amazon, Prime Video, a lancé une fonction appelée « Dialogue Boost ». Développée initialement pour les malentendants, elle a séduit bien au-delà ! Car une large fraction des téléspectateurs fatigue, s’agace et se demande (légitimement) : pourquoi ces sons annexes sont-ils devenus si envahissants ?

Passage raté du cinéma à la télé

Concernant la télévision, la réponse est en partie technique. En passant du grand au petit écran, une bande-son à plusieurs couches, prévue pour des salles équipées en multiples haut-parleurs, se trouve compressée dans un double canal stéréo, gauche et droite. La piste sonore des dialogues se trouve alors excessivement sous-pondérée. Sans parler des DVD ou des Blu-ray, qui reproduisent le mixage prévu pour une salle de cinéma : sur une TV à son stéréo, les voix seront noyées.

En théorie, le son Dolby 5.1 (en cinq pistes sonores, plus une pour les basses) permet de mieux distinguer les dialogues. Encore faut-il que les télévisions soient compatibles ou équipées d’un home cinéma à cinq enceintes. En pratique, d’ailleurs, avec le Dolby, le gain en clarté des dialogues n’est pas toujours flagrant.

Parfois, en effet, le mixage pour le petit écran privilégie « l’expérience sonore » face aux discussions des protagonistes. Cela correspond à la demande d’un certain public. Les sons d’ambiance font partie du plaisir.

Il y a enfin des films conçus de sorte qu’il ne soit pas possible d’entendre ce que disent les personnages sans prendre, en plus, une dose massive de sons et de musiques d’ambiance. C’est un choix assumé par certains réalisateurs.

Christopher Nolan, adepte du dialogue noyé

Le plus célèbre d’entre eux est Christopher Nolan. Dans un entretien accordé au magazine Première en mars 2017 à l’occasion de la sortie de Dunkerque, le réalisateur britannique Christopher Nolan expliquait sa conception de la bande-son. Dans ce film de guerre, elle visait à « recréer la sensation primitive de terreur qui frappait les soldats coincés sur la plage ».

Pour y arriver, « le son est un élément essentiel qui permet de faire ressentir les perceptions de ceux qui étaient piégés quand les bombes tombaient du ciel » à des spectateurs calés dans des fauteuils de velours, un paquet de pop-corn sur les genoux.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Christopher Nolan évoque dans le même entretien « un processus très subtil » de travail sur le son, qui « change totalement l’esprit et l’énergie d’une scène ». Le résultat concret est un film excellent (trois Oscars en 2018), mais à regarder à la télévision impérativement avec les sous-titres, pour comprendre ce que se disent les protagonistes.

C’est un parti pris esthétique, pas une fatalité. À l’intérieur de la catégorie des films d’action, les conversations sont sensiblement plus audibles dans Top Gun 2, que dans les Dune 1 et 2 de Denis Villeneuve (2021 et 2024). Le petit écran accentue encore l’écart.

Le plaisir de ne pas tout saisir

Christopher Nolan avait répondu aux critiques dès Interstellar (2014), dans le livre du journaliste britannique Tom Shone, The Nolan Variations : The Movies, Mysteries, and Marvels of Christopher Nolan, sorti la même année. « Des tas de gens se sont plaints » des voix étouffées à l’extrême, sans comprendre qu’elles étaient le produit conscient « d’un mixage très, très radical ».

Constat identique pour Tenet (2020), du même réalisateur, avec une circonstance atténuante : l’intrigue de cette histoire, visuellement bluffante, est sujette à de multiples interprétations. La confusion fait partie du jeu, ce qui relativise sans doute l’importance de la clarté dans les dialogues. Comme le dit un des protagonistes de Tenet, « ne cherche pas à le comprendre, ressens-le » (« Don’t try to understand it. Feel it »).

Après tout, pourquoi pas ? De Blow-up, d’Antonioni (1966), jusqu’à Tenet, en passant par Meurtre dans un jardin anglais de Peter Greenaway (1982), il existe une tradition du chef-d’œuvre à disséquer sans fin, entre cinéphiles.

Tout le monde, hélas, n’a pas le talent de ces grands du cinéma. Lorsque l’intrigue est le support indispensable d’un film quelconque, entendre ce qui se raconte dans les moments clés n’est pas superflu.

Des remèdes mais pas de miracle

Autant le dire tout de suite, hélas, il n’existe pas de remède miracle. Voici seulement quelques pistes pour avoir moins besoin de jouer de la télécommande (« je monte le son pendant les dialogues, je le baisse pendant les scènes d’action », et autres manipulations agaçantes).

Première astuce, activer le mode « nuit » sur votre téléviseur. Parfois, cela ne rendra pas vraiment les dialogues plus clairs, mais vous limiterez au moins les envolées de décibels.

Sur une télévision récente, vous trouverez sans doute dans les menus une fonction dédiée. Elle se nomme Clear Voice chez les coréens Samsung et LG, Voice Zoom chez Sony, Clear Dialogue chez Philips, Dialogue amélioré chez TCL. Le nom change mais le principe est identique : votre téléviseur va renforcer les sons dans la bande de fréquence des voix humaines (de 100 à 400 Hz), atténuant les basses.

Netflix « étudie le problème »

Les dispositifs de home cinéma proposent également cette fonction. Ils sont par définition compatibles avec le son Dolby dans ses différentes variantes (Surround, Pro Logic, Digital, etc.).

Il s’agit donc de régler l’ensemble pour rehausser le niveau sonore de la piste qui porte les dialogues, par rapport aux autres. Sur les barres de son Samsung, cela correspond à un mode spécial nommé le Voice Enhance.

Comme dit plus haut, enfin, le portail de vidéos à la demande Amazon propose une fonction « dialogue ». C’est la bonne nouvelle. La mauvaise est que cette fonction est proposée en général pour les versions en anglais, et encore, pas toujours.

Chez Netflix, à ce jour, rien, pas de mode « dialogue ». Sur le site du célèbre portail, on trouve cette question : « Le volume des voix est trop faible, mais celui du fond sonore est normal ». Réponse de Netflix : « Nous étudions le problème »…