OQTF : l'absurdité française de l'immigration de travail
OQTF : l'absurdité française de l'immigration

Combien sont-ils, au pays des droits de l'homme, à travailler ainsi la peur au ventre en redoutant d'être expulsés ?

En 2025, 150 000 personnes ont reçu une obligation de quitter le territoire français (OQTF). Un chiffre qui ne cesse d'augmenter, notamment avec le durcissement des critères de régularisation décidé par Bruno Retailleau lors de son passage au ministère de l'Intérieur.

Le cinéma comme miroir de la réalité

Pour regarder dans les angles morts de l'époque, un grand film vaut parfois bien des commissions d'enquête parlementaires. La preuve avec la magnifique « Histoire de Souleymane », de Boris Lojkine, qui a triomphé aux César 2025 et bouleversé plus de 600 000 spectateurs : quarante-huit heures en apnée dans la vie d'un jeune Guinéen qui pédale dans Paris pour livrer des repas, tout en préparant, en tremblant comme une feuille, l'entretien pour la demande d'asile qui décidera de son sort. Pas de leçon de morale, pas de thèse politique. Juste le thriller terriblement ordinaire d'une immigration à visage humain, dans une société où toutes sortes de gens, parfois immigrés eux-mêmes, tirent profit de la situation d'une manière ou d'une autre. Et cette tragédie contemporaine n'est pas que du cinéma : des associations ont porté plainte, en avril 2026, contre les plateformes Deliveroo et Uber Eats pour « traite d'êtres humains ».

Le témoignage d'un autre Souleymane

Un autre Souleymane a le courage de témoigner dans nos pages cette semaine. Lui est ivoirien et vit en France depuis dix ans. Il a des diplômes et un CDI. Il est inséré socialement, linguistiquement, professionnellement, sentimentalement. Il a accompli les démarches pour obtenir son titre de séjour. En vain : le voilà frappé par une OQTF, comme 150 000 personnes rien qu'en 2025. Un chiffre qui ne cesse d'augmenter.

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Si nous portons en couverture du « Nouvel Obs » cette autre « histoire de Souleymane », c'est parce que l'injustice qui risque de briser la vie de cet homme est révoltante, mais pas seulement. Sa situation illustre aussi, comme le démontre notre enquête, une absurdité française qui nous concerne tous. Car loin de se concentrer sur les cas de délinquants étrangers, dont le sigle OQTF a fini par devenir le sinistre synonyme sous la pression de l'extrême droite et de ses obsessions xénophobes, l'inflation des expulsions prononcées touche en réalité de plus en plus des gens qui, comme Souleymane, travaillent en France. Si l'on voulait faire gonfler le nombre de clandestins, avec le risque d'attiser au passage les colères sur ce thème inflammable, on ne s'y prendrait pas autrement.

Idéologie et démagogie, mauvaises conseillères

L'idéologie et la démagogie sont de bien mauvaises conseillères sur un sujet aussi complexe que l'immigration. Il ne s'agit pas de nier les peurs et les difficultés liées à l'intégration d'étrangers plongés dans la précarité. Mais il faut se rendre à l'évidence : qu'on le veuille ou non, avec sa natalité désormais en berne, la France a de plus en plus besoin de ces travailleurs que son administration déclare indésirables. Ils construisent, réparent, nourrissent, nettoient, soignent – et incidemment cotisent pour faire tourner notre régime social.

Nos voisins en ont déjà fait le constat : en Espagne, le socialiste Pedro Sánchez annonce régulariser 500 000 personnes ; et en Italie, même la nationale-populiste Giorgia Meloni, après avoir promis un « blocus naval » contre l'immigration, a admis la nécessité d'ouvrir ses frontières à près d'un million d'étrangers depuis 2022. En France, ces questions ont fait l'objet de beaucoup d'instrumentalisation et de déni, d'hypocrisie et d'hystérie.

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Un débat nécessaire à un an de la présidentielle

À un an de la présidentielle, il est grand temps de les poser vraiment, et d'y répondre. Entre Edouard Philippe, qui, à droite, réactive le concept utilitariste d'une immigration « choisie et contrôlée », et François Ruffin, qui, à gauche, se dit « hostile à l'immigration pour le travail » tout en réclamant un « accueil plein et entier » des étrangers déjà sur le territoire, les prises de position ne font que commencer. Elles ont le mérite d'ouvrir le débat. Il doit se poursuivre sur des bases saines, à la fois lucides, dignes et respectueuses de nos principes républicains, pas sur des fantasmes. Notre journal y participe, il continuera. En gardant en tête, comme dans tous les domaines, ces mots de Victor Hugo : « C'est du droit de tous les faibles que se compose le devoir de tous les forts. »